Rideau !

Doux-amer, le festival 2019 des Dionysies a commencé avec le marathon homérique. Bonheur renouvelé d’une épopée qui nous paraît plus courte à chaque édition du marathon. On a entrevu ce qu’était le flux de l’épopée qui glissait sur un écran, sur un mur, et apprécié, dans ce mouvement, de sentir la vie éphémère des paroles envolées, soulevées, qui montaient vers le plus éthéré du ciel. Les aèdes ont lu, ont accueilli les nouveaux aèdes, de tous âges, leur offrant l’hospitalité du plus hospitalier des poètes, Homère. Merci à Julien Dehut pour son assistance techno-numérique impeccable, toujours attentive, prompte à rappeler les aèdes lorsqu’un passage en grec ancien exigeait un peu de scansion dans l’original, et pour sa retransmission sur facebook live ; merci aux lieux qui nous ont accueillis, Sorbonne, Sainte-Barbe, et tout particulièrement à l’ambassade de Grèce qui nous a offert sa Maison pour aller du chant 13 au chant 24 ! Merci à tous ceux qui ont lu, écouté, partagé, et si je puis me permettre, un merci tout spécial à Annie Bastide-Blazy, directrice de la Semaine de Théâtre Antique de Vaison-la-Romaine, pour sa bouleversante participation au chant 24.

Le lundi 25 mars, à Richelieu, les Suppliantes devaient être accueillies par le peuple d’Argos, mais la censure en a décidé autrement ! Au cas où vous le saviez pas, il est permis aujourd’hui de censurer une tragédie grecque du Ve siècle avant l’ère chrétienne, au motif qu’elle ignorerait tout de l’histoire coloniale ! Les comédiennes déçues, mortifiées, « white tearing » (brocardaient avec mépris les activistes), n’ont pas pu offrir le fruit d’un long travail qui n’était fait que pour aboutir à cette unique représentation.

Grâce au soutien de Sorbonne université et des ministres de la Culture et de l’Enseignement Supérieur, les Suppliantes sont reprogrammées le 21 mai au Grand Amphithéâtre de la Sorbonne. Elles risqueront les gestes, les pas, rediront les mots, rechanteront les chants, imploreront à nouveau. Elles auront préalablement chaussé leurs masques, vêtu leurs costumes, maquillé leur peau. En vert, en bleu, en doré, en rouge, en jaune, évidemment ! Je m’exprimerai plus longuement sur le sujet des Suppliantes, omniprésentes et invisibles, noires sur noir. Merci à tous et à toutes, très inclusivement ! Merci de votre soutien. Démodocos interdit de jouer, c’est la scène des Dionysies qui s’exporte tout entière dans les médias habituellement indifférents à nos recréations du théâtre antique.

Le mardi 26 mars, Hugues Badet et Stéphane Poliakov, invités aux Dionysies, ont offert, au Lavoir Moderne Parisien, avec une agilité incomparable, des passages ré-improvisés des joutes du Gorgias de Platon. Ceux-là, je voudrais les réentendre, les revoir tous les ans. Mais cette année, un camion à remplir m’attendait, et une avalanche d’appels de journalistes, habituellement moins intéressés par les aèdes et les satyres du Théâtre Démodocos ! Je fus privé de Gorgias, mais non de rhétorique dans le bourbier des attaques et des allégations malveillantes !

Mercredi 27 mars, installé dans l’amphi 25 de Jussieu, Démodocos a relancé ses satyres à la conquête de l’Odyssée, ce fut Ulysse chez Circé, ce vieux succès créé en 2000 sur un bateau entre Epidaure et Alexandrie. L’an prochain, peut-être les aèdes investiront-ils le retour d’Ulysse ? En attendant, ce fut une soirée consacrée au retour d’Agamemnon, dans la pièce liminaire de l’Orestie, avec la somptueuse traduction de Guillaume Boussard.

Le 28 mars, la suite de l’Orestie venait au jour, emmenée par son Oreste aveugle. Pourquoi aveugle ? J’ai autrefois (en 1998) travaillé avec un jeune comédien aveugle sur ce rôle. Sous la pression de ses études secondaires, il n’était pas allé jusqu’au bout. J’avais dû prendre le rôle au dernier moment (ce fut souvent la manière de me distribuer). Mais je ne pouvais plus jouer qu’en imaginant le corps de ce jeune aveugle, un corps rayonnant, un visage empêché de voir – il faut imaginer ce que signifie cette force de jeu qui s’empare des membres lorsque le regard ne joue plus son rôle directeur. Les Grecs l’avaient compris en instaurant le masque. Pour cette Orestie inédite, tous les comédiens portaient un animal-totem dans la main. Certains s’interrogent encore, d’autres l’ont intégré dans la totalité signifiante de leur persona ! Par là je tente de remonter vers un au-delà du masque, inspiré de la comparaison animalière homérique. Le personnage est cette idée qui va et vient entre l’animal, la paume de la main, le visage, comme si toute la posture tenait dans l’attention

donnée à cet autre figure de soi-même.

Incursion dans la comédie romaine le jeudi 29 mars. La troupe, et son régisseur, qui pestait, s’était déplacée dans le grand amphithéâtre de cinq cents places du site Malesherbes. Tout à réinstaller. On ne pouvait annuler les groupes d’élèves qui venaient de province.

Ce fut d’abord un récital inédit, Lucrèce à la guitare, par Guillaume Boussard, 30 minutes d’hexamètres, d’amour et de sensualité torride pour préparer les amours de Jupiter et d’Alcmène !

Puis ce fut l’Amphitryon de Plaute, ou plutôt de Lakshmaplaute, dans une version créée en 2012 et revisitée récemment par notre Nicolas Lakshmanan (l’aède du Roland !). Un spectacle qu’on monte à cause de la fascination qu’exerce le dédoublement de tous les personnages et où la compagnie s’amuse à scander des pieds et du bec jusqu’aux plus intimes recoins du vers et du dialogue. Du masque, de bois, ceux de Guillaume Le Maigat, pas toujours confortables, mais le public n’a pas à le savoir. Public bariolé, de toutes les couleurs, qu’il faisait plaisir à voir rire, sans crainte, sans déni, sans a priori. Devant la gouaille de Sosie battu, les outrances d’Alcmène, les facéties inquiétantes de Mercure, et les déboires d’Amphitryon…

Au cours du festival, la fièvre nous a étourdis plus d’une fois. La ferveur gagnait une troupe plus soudée que jamais, et l’écoute du public creusait quelque chose de différent. Les comédiens grignotaient à peine, dormaient peu, obsédés par les procès de la nouvelle inquisition, et dans le Grand auditorium de la Bibliothèque Nationale de France, la troupe fatiguée a jeté ses dernières forces dans la bataille de l’Orestie : ce fut le 30 mars.

Après le fleuve de l’Agamemnon, ses innombrables strophes, ses récits vastes comme le monde, longs comme l’attente, ce fut le ruissellement farcesque des Choéphores et les rugissements farouches des Euménides. Le Chœur des Choéphores a chanté le melos de l’harmonie antique revisitée par François Cam. Les Erinyes, emmenées par Thomas Morisset, ont martelé le sol dans la scansion transplantée dans notre langue par Aymeric Münch. Les dieux ont répondu à l’appel. Une spectatrice, après la trilogie, m’a dit qu’elle ne comprenait pas la raison de la présence du chinois. Car Athéna était chinoise, comme en 2011 elle fut antillaise, ou polonaise en 1998… A cette spectatrice, j’ai dit que d’après Hérodote, Athéna était une divinité étrangère.

Je me souviens qu’en 1998, lors de notre première Orestie, beaucoup d’enseignants (pourquoi des enseignants justement?) avaient protesté contre l’omniprésence du grec ancien… Le Grec, en définitive, c’est l’Autre, et non le miroir de notre classicisme, encore moins celui de nos habitudes scolaires. C’est la raison pour laquelle les Suppliantes parlent, dans leur étrangeté, dans leur exotisme de peau et de costume, cette langue sublime effacée, censurée, qui sonne aujourd’hui comme un reproche intolérable adressé à l’ignorance, le grec ancien…