Dîner en ville

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Dîner en ville, endroit de construction sociale de Christine Angot 

Dîner en ville est une nouvelle pièce écrite par Christine Angot pour le metteur en scène Richard Brunel, après l’adaptation sur scène en 2017 son roman Un amour impossible. Le spectacle est mis en scène au Théâtre national de la Colline du 6 mars au 1er avril 2018. C’est une pièce de théâtre courte dont la durée est d’environ une heure vingt. Avec des premiers actes «quasi flash» : l’entretien de Cécile avec Florence, la dispute de Cécile avec son copain Stéphane, l’invitation et l’annulation d’un dîner chez Marie, cinq protagonistes se croisent finalement lors d’un dîner chez Régis et le dîner commence vraiment dès lors.

Le spectacle est représenté dans la salle Petit Théâtre. Les spectateurs aux premiers rangs sont tout proches de la scène pendant l’entretien avec Cécile, une célèbre actrice du théâtre. Avec la projection de lumière sur eux, cela donne une illusion que ces spectateurs dans la salle de théâtre sont en même temps ceux de l’entretien. Ayant l’air de chercher une musicalité, la représentation est bien rythmée par les dialogues, la musique populaire et la danse. Des rires exagérés et grinçants des personnages surgissant tout au long de la représentation, et qui suscitent également des rires parmi les spectateurs, créent une ambiance de drôlerie. Cependant, l’effet produit par la musicalité et la drôlerie est mis en doute, il atténuerait le sérieux des sujets abordés et déréaliserait les situations.

La tension est peu liée à l’intrigue, mais est surtout produite par une émotion violente exprimée à travers les dialogues, les gestes, la diction des acteurs. Dans une certaine mesure, le manque d’intrigue pâlit toute la pièce et la narration linéaire ennuie sans doute les spectateurs. Aucun élément de décor au sein de la scénographie, sauf le changement de couleur sur la toile de fond. L’espace est formé à l’aide de rideaux et d’un système de cloisons mobiles transparentes. Les espaces transparents servent à rompre la narration linéaire précédente, les actions et les réactions des personnages dans les espaces clos sont simultanément juxtaposées devant les spectateurs. Christine Angot peint des portraits incisifs à travers l’oralité et l’acuité dans son texte. Derrière les énoncés à haute voix et sous le masque de sociabilité, c’est la vacuité de ces dîners qui se dissimule.

Chenghui Shui

Il s’agit d’une mise en scène de Dîner en ville de Christine Angot par Richard Brunel au théâtre de la Colline. Le décor consiste en un simple rideau et plusieurs grandes vitrines que les acteurs peuvent mouvoir grâce à des rails installés au sol pour créer des espaces qui évoquent la terrasse d’une maison luxueuse d’architecture moderne. Les costumes contemporains facilitent l’illusion théâtrale d’une soirée entre des gens aisés et proches du milieu artistique.

Les problèmes des gens au premier monde peuvent parfois sembler futiles, mais ce sont quand même des problèmes. Dans un univers saturé d’égoïsme narcissique où règne l’insoutenable légèreté de l’être chacun est son plus grand ennemi et rien ne suffit à l’intarissable envie de sentir et de vivre encore plus. Tout donne matière à des plaintes, des craintes, des complexes : les boutons dans le dos du petit copain, l’angoisse de déplaire, la peur de voir l’image flatteuse que l’on projette de soi voler en éclats, la nécessité intransigeante d’en projeter une, le fait d’être ainsi à la merci d’autrui, la politesse forcée. On s’amuse même si on a déjà un peu marre de s’amuser. La société dont Christine Angot nous présente dans Diner en ville un échantillon caricatural est refermée sur elle-même. Certes, on perçoit vaguement les problèmes dont on sait qu’ils existent. Ils sont là quelque part. Ils s’amorcent, se reproduisent et envahissent notre zone de confort. Mais est-ce vraiment à nous de nous en occuper ? Après tout on y est pour rien et on fait déjà de son mieux. Le décor étant très sobre, le spectateur peut et doit se concentrer sur les personnages et sur les rapports entre eux. Se met en place une constellation de dominations sournoises et de résistances ouvertes dans laquelle est en jeu une hiérarchie tacite qui régit le comportement des personnages.

Christine Angot est, sans doute, avec entre autres Édouard Louis l’une des auteurs que l’on pourrait qualifier d’hyperréalistes. « Que l’on sente les personnages respirer ! » exprime son idéal artistique auquel elle se montre fidèle dans ses romans, souvent jusqu’à l’excès. Or dans Diner en ville ce réalisme ne choque pas, si ce n’est par l’ennui qu’il inspire. L’anti-aristotélisme poussé jusqu’à l’extrême, la pièce paraît amorphe et laisse le spectateur désemparé. Au lieu de faire du défaut un atout et de remplacer le schéma dramatique convenu par des formes innovatrices et surprenantes, Diner en ville commence et finit sans structure interne aucune. On est loin des pièces d’une Yasmina Reza qui sont remplies de péripéties et de retournements internes et qui, de ce fait, présentent au spectateur un réservoir de signes qu’il est libre de combiner entre eux. Ici, tout est aussi superficiel que les caractères des personnages. On pourrait citer à titre d’exemple l’altercation par laquelle se termine l’action. Celle-ci ne se présente pas comme l’aboutissement d’un développement, mais reste profondément imprévue et incompréhensible. Ce qui reste est un goût amer et un sentiment cafardeux.

Leonhard Manfred Brauer

Le dîner (de cons?)

Dîner en ville semblait avoir tout pour me plaire: des personnages souvent drôles, attendrissants et sincères sur fond de lutte des classes, une très belle scénographie (les déplacements des panneaux amovibles façon baie vitrée/écran japonais et la mise en lumière des acteurs sont remarquables) ainsi qu’une jolie bande-son. Le texte de Christine Angot mis en scène par Richard Brunel et la présence d’Emmanuelle Bercot étaient tout aussi attrayants.

Je garde pourtant un impression mitigée de cette pièce. Malgré des dialogues pouvant être incisifs et fins et une intrigue convaincante, le tout sonne creux, et c’est bien dommage. L’intrigue du dîner est toujours prometteuse: on peut penser au Dîner de cons ou au Prénom, pièces à succès adaptées au cinéma. Mais ici la subversion est bien timide.

On découvre ainsi Cécile, une comédienne renommée vaniteuse et son ami martiniquais ingénieur son au chômage, désabusé par le racisme ordinaire dont il souffre. Viennent ensuite s’intercaler dans leur couple fragile, où l’incommunicabilité est flagrante, le meilleur ami homosexuel de Cécile qui aime animer des dîners mondains, et deux invitées CSP+ qui se veulent engagées socialement mais qui sont en fait bien naïves face au monde qui les entoure.

Sur le papier c’est parlant. Mais sur scène les personnages «clichés» ne se défont pas de l’image qui leur colle à la peau. On frôle le risible et l’ennui (je ne me rappelle même plus comment la pièce se finit) en un peu plus d’une heure. Christine Angot a beau se moquer du thème choisi (« politiquement correct ») pour les cadeaux que les convives s’échangeront à la fin du dîner, ses personnages et leurs revendications le sont tout autant. Ceux-ci ont beau débattre sur l’amour, la racisme, la mixité sociale, et les privilèges, les débats sont finalement peu houleux alors qu’ils auraient lieu de l’être.

La très bonne idée de cette pièce est finalement de mettre en opposition ce couple mixte, objet de désir dans ce monde aseptisé d’une certaine «élite» française. Tous deux fascinent les convives du dîner par leur différence. Tandis que l’homme a pour lui beauté, couleur de peau et classe sociale différente, la femme subjugue par sa renommée et son talent de comédienne, c’est à dire sa capacité à endosser différents rôles (et comme elle le dit, sa facilité à appartenir à plusieurs milieux sociaux).

Une autre mise en scène et d’autres comédiens peut-être plus convaincants seraient pour moi nécessaires afin de combler un manque…

Hélène Chaland

Christine Angot et Richard Brunel nous livrent une pièce polémique dans l’ère du temps. En reprenant un thème classique du théâtre moderne, le dîner. Le temps d’une soirée, Cécile, grande actrice de théâtre, et Stéphane, son petit ami noir, se retrouvent invités à la table d’un intellectuel insupportable, passionné d’art contemporain. Florence, directrice d’une salle de spectacle dans une banlieue dite « chaude » et Marie, médecin de retour d’un séminaire en Allemagne, sont aussi de la partie. Le résultat est plutôt explosif, et parle au spectateur dans la mesure où tout le monde a déjà vécu ce genre de situation interminable où tout le monde s’aime et se déteste à la fois. Christine Angot incite à une belle réflexion sur la parole, sur la tolérance. La parole de chacun et chacune est prise en compte, écoutée ; mais même dans un monde où se prône la tolérance et le respect, les personnalités sont différentes et les préjugés sont tenaces. De manière dommageable, certains personnages pour soutenir les propos sont caricaturés. Beaucoup de sujets sont abordés, peut-être un peu trop. Une des phrases de la brochure insiste sur le fait que la violence commence dès qu’on sort de chez soi, mais la violence est déjà présente partout, tout le temps, même dans l’intimité. La mise en scène tout en sobriété, avec de grandes baies vitrées qui permettent un découpage de l’espace facilite la lisibilité des interactions entre les personnages. Emmanuelle Bercot et Djibril Pavadé, qui jouent le couple invité, donnent un souffle particulier à la pièce et la rendent moins pesante. Entre tous les thèmes abordés, on s’y perd parfois un peu : réflexion sur le racisme, la discrimination positive, les relations parent-enfant dans une famille recomposée, le couple mixte. Cela occasionne des longueurs comme si on avait voulu insister sur certains aspects, la frivolité, la nécessaire remise en question, or sans forcer le trait le spectateur a déjà appréhendé les thèmes polémiques mis en cœur du questionnement.

Dîner en ville reste une belle pièce qui fait apparaître la frivolité des dîners mondains, où même la parenthèse d’une soirée ne fait pas disparaître la réalité.

Charlotte Geoffray

Les comédiens du Théâtre national de la Colline joue du 14 mars au 12 avril 2018 la pièce Dîner en ville d’après un texte de Christine Angot et une mise en scène de Richard Brunel.

Sur scène, les cinq personnages forment une constellation intéressante, bien que chacun d’entre eux fonctionne avec un lot de clichés et de préjugés attribués arbitrairement : une médecin perdue dans ses relations familiales, une actrice à succès confrontée à la jalousie et aux opportunistes, son compagnon qui doit faire face aux remarques racistes, un créateur de mode homosexuel un peu rêveur et une chargée de projets investie dans le monde culturel. Tous, à leur façon, sont éloignés des réalités. Parfois leurs prises de parole frôlent le discours stéréotypé. Pourtant, souvent, le ton est juste et le propos fait rire, le texte de Christine Angot se prête bien à la scène. Emmanuelle Bercot offre une interprétation plaisante, juste et convaincante de son rôle de personnage principal !

L’aménagement spatial de la scène est dynamique et multi-fonctionnel. Un grand loft, aérien, aux baies vitrées mobiles, qui sont tirées et poussées pour réaménager l’espace, de grands pans de rideaux blancs : un décor contemporain et spacieux. Cette configuration offre la possibilité pour les comédiens d’explorer divers jeux de regard et d’observations.

La pièce est dynamique grâce à une succession de saynètes collectives et de monologues. Les discussions sont animées, même si l’argument montre parfois une faiblesse, un manque de pertinence. Les échanges d’opinions font rage et captivent le spectateur, car chacun se reconnait, partage une part de réflexion personnelle avec le personnage, ou du moins reconnait un « type ».

Des questions de société particulièrement actuelles sont soulevées dans le cadre (dé)complexé d’une soirée (plutôt que dîner) entre amis (ou connaissances…).

Charlotte Boschen

Il est difficile de parler de ce spectacle, sans commenter le phénomène “Christine Angot”. Cette auteure s’est faite connaître publiquement par ses interventions coup de poing dans l’émission “On n’est pas couché” de Laurent Ruquier. Cette commande du Théâtre de la Colline est donc une cristallisation de sa pensée. Elle use du plateau comme une tribune à travers l’histoire d’un dîner mondain dans le monde artistique parisien. On oublie très vite la scénographie faite de grandes vitres mises sur des rails qui traduit l’éclat d’une grandeur intellectuelle. À certains moments les déplacements de ces portes vitrées créent des trapes pour les personnages qui sont obligés de discuter. Ainsi la situation qui n’est qu’un cadre artificiel pour fixer le caractère des personnages et leurs relations. On est pris par l’investissement des comédiens. Ils les rendent empathiques malgré leurs propos parfois arrogants ou niais. On s’attache beaucoup au personnage d’Antoine, un vieux styliste gay. C’est chez lui que se passe la soirée, donc il est le personnage angulaire. Le public le suit dans ses discussions avec les autres personnages. Il réinsuffle de la légèreté, sans être cliché, à la manière d’un journaliste en débat. Le jeu des comédiens et l’écriture percurtante mais en finesse d’Angot instituent une curiosité chez le spectateur. Même quand on ne connait pas les réflexions d’Angot, on ne peut s’empêcher de réagir, commenter les discours des comédiens sur le théâtre, les présidentielles, la sphère intellectuelle. On peut lui attribuer le mérite d’avoir écrit une pièce d’interaction.

Said Heniau

C’est pour ça qu’on va au théâtre – une pensée assez remarquable qui surgissait d’un coup pendant ce spectacle. Alors – pour quoi?

Pour nous faire penser. Le théâtre et sa dimension politique, le théâtre et sa dimension critique : Avec plein de clins d’œil, les “evergreens” du discours public actuel sont abordés, l’un après l’autre : On commence avec la question de la célébrité – une fameuse actrice est interviewée au théâtre (attention métaréflexion !) – et on avance avec des questions de racisme , de l’homosexualité, des carrières réussies, des familles recomposées, des maladies mortelles…

À travers des répliques et des gestes qui semblent, dans leur ensemble, bien outranciers, on se demande quand même si ce n’est pas exactement comme ça que l’on parle, soi-même aussi, en réalité. Une question qui revient le long du spectacle, pendant les scènes montrant la vie du couple ainsi que ceux qui rassemblent toutes sortes des personnages à une fête qui chatoie de désastreux malentendus et des volontés cachées.

Une mise en scène du pur quotidien dans le cadre magique du théâtre : sorti de son halo habituel et jeté dans les méandres de la réflexion, tout en gardant un ton comique, il permet de remettre en question soi-même aussi : Oui, c’est pour cela qu’on va au théâtre. Et pour les fameuses questions qu’on peut se poser après. – Qu’est-ce que c’est, une grande actrice ? Qui reçoit de l’honneur, de statuts, de traitement spécial, et pour quoi ? Comment parle-t-on de sa vie, comment se représente-t-on dans notre société ? Comment cherche-t-on à paraître aux autres, quelles volontés secrets se cachent derrières nos actes et nos paroles, derrière nos platitudes et nos formules de politesse ?

Une comédie à l’air du temps dans un décor chic et moderne, accompagné par des pièces de musique qui sont diffusées après que le maître de la fête tape dans ses mains. Une comédie qui met le doigt sur des grandes questions de notre société de bien-être. Une comédie jouée par des acteurs qui réussissent à représenter l’être humain dans sa pureté : une comédie qui convainc et qui sera fortement applaudie.

Sara Maria Rammer

 

Photographie : Jean-Louis Fernandez