Dido and Aeneas

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Didon and Aeneas, Opéra de Henry Purcell à l’Opéra Comique.

Ce mercredi 7 mars, on a pu assister à une représentation de l’opéra Dido and Aenas de Purcell à l’Opéra Comique, salle Favart. William Christie dirigeait les Arts Florissants. Il s’agissait ici d’une adaptation de la production des Wiener Festwochen créée à Vienne le 11 mai 2006. Le livret est de Nahum Tate, et reprend le récit de l’Énéide de Virgile.

Dido and Aenas est un opéra baroque en trois actes, précédé d’un prologue. Celui-ci était joué par la comédienne Fiona Show. Ensuite commence l’Acte 1 : Belinda, suivante de Dido, exhorte celle-ci à laisser libre cours à son amour pour Aenas, lequel est partagé. Cela assurerait la prospérité de Carthage. Mais Dido sait qu’Aenas n’est pas maître de sa destinée, et qu’il sera tôt ou tard rappelé à l’ordre par les dieux. La mezzo-soprano Malena Ernman était très crédible dans le rôle de Dido. Reine tourmentée, elle a su retransmettre tout le drame de la situation, tant au niveau du jeu d’acteur, que de son interprétation vocale aux accents graves. Contrastant avec ce timbre, celui plus clair de Belinda (la soprano Judith van Wanroij) qui tente de convaincre sa maîtresse. Arrive alors Aenas, qui déclare son amour à Dido. Celle-ci succombe, c’est la fin de l’acte 1.

Le changement de décor s’effectue sous nos yeux : les panneaux qui occupaient le fond de la scène, représentant le palais de Didon, pivotent. Ils laissent place à un décor sombre : nous sommes dans la grotte des sorcières. La magicienne (Hilary Summers), vêtue d’une robe-pantalon noire et d’une perruque rouge, investit le rôle à la manière d’une rock star. Se promenant sur scène, la clope à la main, avec de petites lunettes noires, elle campe une interprétation résolument moderne. Formant un trio diabolique avec ses acolytes sorcières (Céline Ricci et Ana Quintans), elles nous donnent la vision d’un sabbat shakespearien du 21e siècle : boisson, cocaïne, postures lascive… Ses phrases musicales se terminant souvent en rires hystériques, le trio fomente la chute de Carthage.  Puis, les panneaux pivotent une nouvelle fois et dévoilent un plateau dans le style « partie de campagne » : courtisans et couples amoureux sont étendus sur des couvertures, des feuilles vertes tombent du ciel. La scène est magnifique, et réellement convaincante. Mais l’amour célébré est rapidement interrompu par un orage, et Aenas est trompé par l’émissaire de la magicienne, qui le convainc de partir sur le champ.

Acte 3, les marins troyens s’apprêtent à partir, tandis que les sorcières se réjouissent. Aenas veut rester auprès de Dido, mais celle-ci se fâche et le chasse. Finalement, elle se donne la mort sur l’air magnifique « When I am laid ». Son jeu d’acteur n’aura jamais été plus convaincant que lors de cette scène finale, où elle s’éteint dans les bras de ses suivantes.

Les décors, épurés, permettent aux acteurs de s’épanouir pleinement en leur donnant une réelle liberté de jeu. Ils consistent en des panneaux pivotants, ainsi qu’en un plateau légèrement surélevé qui occupe le milieu de la scène, et dont les mosaïques et le carré central rempli d’eau rappellent l’atrium, pièce centrale de la villa romaine. De plus, les costumes, notamment pour les rôles féminins, sont très beaux et typés de l’époque baroque. Par ailleurs, on remarque l’irruption répétée de petites filles sur scène et à travers les trois actes, qui font partie de la Maîtrise des Hauts-de-Seine. Ce choix de mise en scène, qui donne de la vitalité et du mouvement à l’opéra, est sans doute pour rappeler le fait que la première création connue de l’œuvre eut lieu dans le pensionnat de jeunes filles de Chelsea en 1689.

J’ai pour ma part adoré cette interprétation, avec une mise en scène (Deborah Warner) à la fois moderne et respectueuse de l’œuvre. Le public est sorti enchanté, et particulièrement conquis par le personnage de la sorcière (Hilary Summers). Le seul regret ambiant était celui de la longueur de l’opéra : à peine 1h10..!  – Nedjma Benmohammed


Dido et Aeneas est (malheureusement) l’unique opéra de Henry Purcell (1659-1695). Sa première représentation date de 1689 ; elle fut donnée dans une école de jeunes filles, la « Boarding School for Girls » de Londres. C’est un détail, mais qui a comme nous le verrons
son importance pour comprendre la mise en scène à laquelle nous avons assistée. L’origine de sa création reste mystérieuse. On allègue deux raisons : l’opéra aurait été commandé à Purcell après le brillant (et bruyant) succès de l’Esther de Racine, donnée la même année par les Demoiselles de Saint-Cyr, les Anglais souhaitant montrer qu’ils étaient tout aussi capables que leur vieil ennemi d’outre-manche ; ou bien il aurait été destiné à la cour du roi Charles II, pour d’obscures raisons politiques qui nous dépassent.  Le livret,  précisons-le pour faire professionnel, est d’un certain (ou du fameux, pour les connaisseurs) Nahum Tate. Enfin, l’opéra tient en un prologue et trois actes, et, ce qui est pour le moins surprenant quand on le découvre, en une heure et demie…

La direction musicale était assurée depuis le clavecin par le fameux William Christie, qui se trouvait à la tête de son ensemble « Les Arts Florissants », et la mise en scène par Deborah Werner, le tout, disons-le d’emblée, formant une réussite complète.

Avant même l’Ouverture, pendant que les spectateurs prennent place, toute une troupe de fillettes habillées du même costume bleu et blanc tiré au cordeau joue sur le plateau…Amusant et ingénieux clin d’œil à l’école de filles où fut créé l’opéra. Les fillettes réapparaîtront d’ailleurs à plusieurs reprises au cours des trois actes. Autre surprise, pendant l’ouverture (très belle), une comédienne habillée mi moderne-mi baroque récite des poèmes, dont nous n’avons hélas pas pu identifier les auteurs. Une légère peur dut naître alors dans l’esprit de plus d’un spectateur : n’aurons-nous donc pas droit à une heure et demi de pur rêve baroque, et nous faudra-t-il supporter à la place un tissu d’anachronismes new age ? L’entrée en scène des chanteurs nous rassura immédiatement : Didon, c’est-à-dire la mezzo-soprano suédoise Malena Ernman, est vêtue d’une longue robe ivoire et or, à peu près comme nous imaginons une grande reine, et non pas en jean, ouf ! Suit l’histoire d’amour que tout le monde connaît, mais avec quelques retouches apportées au texte de Virgile. La suivante et confidente de Didon, Belinda, très bien interprétée par Judith van Wanroij, la presse de laisser parler son cœur et d’aimer sans scrupules. Celle-ci se rend à ses sentiments après un court dialogue avec Enée, le baryton Nikolay Borchev, qui nous a paru moins convaincant. Leur embrassade est fêtée par les suivantes et les fillettes. Le décor est d’une élégante sobriété, les personnages évoluant autour d’un bassin carré de mosaïques rappelant les villas romaines.
Les changements de décors et d’atmosphères se font avec une remarquable fluidité. Le chœur qui apparaît à plusieurs reprises, s’asseyant sur un long banc de bois, se fond parfaitement dans l’espace et ne gêne pas la dramaturgie. Didon et Enée filent donc le parfait amour, notamment dans une scène champêtre toute de légèreté, jusqu’à que des sorcières tout droit sorties de Shakespeare s’en mêlent. Par leur allure et leur costume, elles apportent une touche bouffonne (un peu rock) mais sans rien de forcé, car la bouffonnerie semble bien se trouver dans l’opéra lui-même. Léger bémol, leurs voix avaient peut-être tendance à se faire un petit peu trop criardes tout de même. Si mes souvenirs sont bons, c’est au moment où les sorcières complotent qu’apparaissent, suspendus à des cordes et se balançant au moins cinq mètres au-dessus du plateau, trois acrobates, chacun muni d’un grand ciseau : impressionnantes parques aériennes. Déguisée en messager des dieux, une des sorcières fait croire à Enée que Jupiter, courroucé par sa trop longue halte à Carthage, veut  qu’il continue sa route. Le héros hésite puis se décide. Didon le fait revenir sur sa décision, mais c’est finalement trop tard : puisqu’il s’était résolu à partir, argue-telle, qu’il parte… Déconfit, Enée ordonne à ses compagnons de préparer le départ. Le spectateur ne peut être qu’étonné – et déçu – de l’efficacité avec laquelle l’affaire est pliée. Il faut croire que pour Nahum Tate, les grandes âmes ne gaspillent pas leur temps en vains bavardages…Toujours est-il qu’un peu plus de supplications furieuses ne nous eût pas déplu. Dernier acte : dans le port, les marins montent et descendent sur de grandes cordes rappelant les cordages des grands navires, au palais, Didon s’empoisonne et meurt dans les bras de Belinda, chantant un lamento magnifique.

Ce fut donc une trop courte heure et demie de baroque somptueux à tous points de vue, mais non sans la touche d’humour et de bouffonnerie qui font partie intégrante de cet esprit. Le seul reproche que l’on puisse faire va à l’opéra lui-même, qui semble trop court, tant on aimerait que la féerie dure plus longtemps.

Merci au service culturel de la Sorbonne !   –  G. Besançon


Dido and Aenas, la double trahison d’un mythe.

La pièce à laquelle le public a assisté à l’Opéra comique le 7 mars, n’a plus grand chose à voir avec le texte de Virgile.  Le poème antique, met en balance  l’amour d’Enée et son destin. Cet épisode de l’Enéide révèle Enée  tiraillé entre ses sentiments pour la reine de Carthage et sa mission : fonder Rome. C’est finalement la volonté des dieux qui l’emportera, abandonnant Didon à la mort. C’est un texte à portée morale et politique qui exalte la notion de devoir, on y retrouve la conception de la liberté des anciens, décrite par Benjamin Constant en 1819 :

Ainsi chez les anciens, l’individu, souverain presque habituellement dans les affaires publiques, est esclave dans tous les rapports privés. Comme citoyen, il décide de la paix et de la guerre ; comme particulier, il est circonscrit, observé, réprimé dans tous ses mouvements ; comme portion du corps collectif, il interroge, destitue, condamne, dépouille, exile, frappe de mort ses magistrats ou ses supérieurs ; comme soumis au corps collectif, il peut à son tour être privé de son état, dépouillé de ses dignités, banni, mis à mort, par la volonté discrétionnaire de l’ensemble dont il fait partie.
Benjamin Constant, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, 1819

Or, chez Henry Purcell il ne s’agit plus d’un conflit moral mais d’une tragédie sentimentale où le principal obstacle n’est plus le devoir mais la cruauté d’une sorcière, force imprévisible qui frappe tous ceux que la félicité aurait comblé. Dans l’Angleterre du XVIIe siècle profondément marqué par l’œuvre de Shakespeare et les  mises en scènes de masques par Inigo Jones, il était sûrement de bon ton de faire intervenir sorcière et effets spéciaux. Cela change radicalement le sens de l’épisode qui perd tout sens politique. Enée n’est plus le personnage principal, la tension est concentré sur le malheur de la reine de Carthage. D’ailleurs, la prestation du baryton qui incarne Enée est nettement moins saisissante que la force du chant de Malena Ernman, Didon, saluée par le public au moment de l’ovation finale alors que  la réplique «  Remember me, but ah! forget my fate. » résonne encore dans les cœurs de chacun.
Le voyage du texte à travers les siècle se poursuit et le temps continue de travailler la matière littéraire, ce mercredi c’était la mise en scène de Deborah Wagner qui proposait une nouvelle version du voyage d’Enée . Un nouveau protagoniste prend le devant de la scène, c’est la magicienne qui éclipse de par sa voix et ses attitudes outrées, Belinda la sœur de Didon qui a pourtant un rôle important dans le texte. Le contraste est fort entre la soeur, personnage sans saveur particulière, et la magicienne accompagnée de ses deux acolytes néo-gothiques qui se dopent à la cocaïne. Le spectateur perd ses repères, les choix du metteur en scène oscillent entre la vieille école du théâtre de machine et des costumes à la mode du XVIIe siècle et la vogue pour le théâtre contemporain. Ainsi, une trentaine de petits écoliers en uniforme moderne parcourent la pièce, des sorcières miment des gestes obscènes, la magicienne fume. Les deux univers coexistent, pourtant la modernité ne s’accorde pas avec l’orchestre, dirigé par William Christie spécialiste de la musique baroque, qui reste fidèle à l’esprit de Purcell. Le travestissement de la pièce ne suit donc pas une trame Fellinienne. L’extravagance des sorcières anesthésie le drame, toutefois nous ne sommes pas dans une écriture de l’absurde maîtrisée. Le message de la pièce se perd dans la cohabitation entre deux univers étrangers. Ce parti-pris mi figue mi-raisin est-il un manque d’audace ? Si le propre de l’opéra comique est de mélanger les genres, est-il, également, de mélanger les styles ? – Stanislas Colodiet


La belle salle de l’Opéra Comique accueillait ce mercredi 7 mars 2012 une représentation du célèbre Dido and Aeneas de Henry Purcell (1659-1695), son seul opéra véritable : le goût anglais de l’époque lorgnait alors plus vers le semi-opéra, qui alliait théâtre avec quelques passages musicaux… ce qui est également une définition du genre français de l’ « opéra-comique », qui donna son nom à la fameuse salle de spectacle. Il est donc relativement naturel de retrouver le répertoire du compositeur anglais dans ce haut lieu de la vie musicale parisienne. D’autant que le prélude de l’œuvre était parlé. Jusque là tout va bien, donc.

Et d’ailleurs tout ira bien jusqu’au bout. C’est dans un Opéra Comique bondé que l’excellent William Christie dirigeait la pièce. Fidèle à ses interprétations baroques éclairées et rigoureuses, il a pour l’occasion choisi de faire jouer à son ensemble Les Arts Florissants la partition (de quatre parties sans nomenclature instrumentale précise) avec un assortiment d’instruments « anciens » : clavecin (duquel Christie dirigeait l’ensemble), violes, théorbe (parfois remplacé par une guitare !), cordes, le tout agrémenté de quelques bois (pour faire « à la française »).

La mise en scène, signée Deborah Warner, se réclamait moins quant à elle de cette authenticité de représentation : l’actrice Fiona Shaw apparaît en jean et pieds nus pour le prélude, bientôt rejointe par d’adorables jeunes écolières (cravate et jupe noires sur chemise blanche) ; les vêtements des seconds rôles rappelaient pour leur part plus le creux du XXe siècle que la période baroque. Il n’était guère que les premiers rôles qui étaient, dans la façon de se vêtir, plus « sages » (Didon, Belinda et Énée), dans leurs belles tenues baroques. Enfin, le diabolique trio de sorcières jouait sur le grotesque pour les rendre détestables dans leur quête du malheur des autres : toutes en noire façon « punkettes », exceptée leur meneuse qui était accoutrée d’une horrible perruque rouge dont la forme peut rappeler les cornes du diable, et toujours d’une cigarette pour garantir l’effet comique. Plusieurs choix surprenants pour une mise en scène qui ne manquait finalement pas de poésie.

C’est d’ailleurs sur l’humour que Deborah Warner s’est centrée pour cette production afin de moderniser l’intrigue et de mettre en avant les expressions. Ainsi, la scène de chasse devient le lieu d’un charmant pique-nique champêtre agrémenté d’amusants jeux entre Didon et Énée, le tout précédé par une surprenante beuverie des sorcières draguant de jeunes hommes-victimes (quant on sait qu’elles sont originellement une allégorie du catholicisme menaçant l’ordre anglican, ça a de quoi faire sourire, ou réfléchir…).

Et surtout, la présence toujours hilarante des enfants, tantôt danseuses, tantôt joueuses, toujours chipies (quel plaisir de les voir zyeuter discrètement le couple royal s’embrassant pour la première fois), qui dans la fraîcheur de leur innocence, apportaient énormément à l’humour de la mise en scène.

Si bien qu’au moment où sonnent les premières notes de la larmoyante et géniale descente chromatique de la basse du dernier air (véritable tube de la musique baroque), l’expressivité atteint son paroxysme, d’autant que Malena Ernman (Didon) sait interpréter à merveille les sanglots de la reine mourante de malheur, autant assassinée que suicidée. Cette magnifique page de l’histoire de la musique est ainsi magnifiquement mise en valeur dans cette représentation de l’opéra.

Quand à 22h40 résonnent les dernières notes, l’ovation du public est sincère, et méritée, surtout pour Malena Ernman et les Arts Florissants, impeccablement dirigés par William Christie (quelle grâce dans sa gestique !), il ne manquait à l’appel que les enfants (pour ne pas rater celui de la classe du lendemain ?). C’est d’autant plus dommage qu’elles méritaient aussi tous les hommages ; rendons leur ici justice en les félicitant chaleureusement : BRAVO à elles, qui ont admirablement éclairé cette déjà bien brillante production.  –  Maxence Déon


Quoi de plus inconfortable qu’une place d’opéra ? Recherches, erreurs, fausses joies, soupirs, râles ! Quinze minutes d’avance et quinze minutes occupées à faire sa place dans l’arène. C’est une épopée que de trouver où se tiendra assise une moitié de soi pendant le show. Le duel avec les catégories 3 et 4 remporté, on s’installe et laisse l’affrontement entre théâtre et musique prendre le relais. Pourtant, pas d’affrontement ce soir-là dans la salle Favart de l’opéra comique : Deborah Warner et William Christie sont en parfait accord.

L’inquiétude, c’est ce que l’on ressent à l’idée d’une adaptation de Dido and Aeneas – insolite chef-d’œuvre de Purcell, réécriture de Virgile sous les influences de Lully et Charpentier – dans une mise en scène actuelle, accompagnée d’un chef d’orchestre qui le jouait déjà adolescent. Fin de la représentation, l’inquiétude est toujours là. Comment égaler par la plume le virtuose de la scène ? D’autant que les détails échappent tant nous sommes happés par la beauté des décors, l’interaction entre les cantatrices.

Cette année, l’opéra comique nous propose une galerie des fondateurs du genre. Ce fut l’Egisto il y a quelques semaines, l’un des premiers opéras anglais ce mercredi 7 mars. L’œuvre de Purcell n’est pas anglaise pour avoir été représentée à Londres (1689).

Dido and Aeneas se caractérise par une juxtaposition du comique et du tragique héritée du théâtre élisabéthain. La juxtaposition est d’autant plus poignante que certaines parties manquent encore ; tout se précipite, cadencé par les va-et-vient de jeunes filles en uniforme scolaire. Il s’agit là d’une spécificité de la mise en scène qui nous permet de saisir tout le talent de Deborah Warner. Le metteur en scène mêle harmonieusement cadre antique, contexte et réception. Le public destiné à recevoir l’opéra était celui d’un pensionnat de jeunes filles. Sont donc à distinguer trois strates de personnages : héros antiques, élèves de la Boarding School, chanteurs qui n’appartiennent pas à l’intrigue et nous sont contemporains. Précisons par ailleurs que nous disposons de très peu d’informations scéniques, ce qui explique la variété des mises en scène.

Et c’est probablement cette superposition et le mélange des tons qui font toute l’originalité de ce qui devient un peu plus, à chaque représentation, une œuvre au « sommet de l’art occidental. » – François Edom


Du côté culturel de mon séjour Erasmus à Paris j’ai commencé par la visite de l’Opéra Comique où j’ai eu l’occasion de voir le fameux opéra «Dido and Aeneas»,  considéré comme l’opéra national de l’Angleterre et le seul opéra baroque de Henry Purcell, admis comme le plus grand compositeur anglais. Purcell, étant un vrai homme de théâtre, connaissait bien les règles qui régissent le drame. La tragédie se mêlait donc à la comédie ; le surnaturel, s’ingérant dans le destin de l’homme, renforcait l’effet théâtral.

Dans « Les Histoires » de Hérodote on dit que les dieux n’aiment pas les gens heureux. Dans l’Antiquité, les gens savaient bien pourquoi il ne faut pas exhiber sa chance et son bonheur. Il ne faut pas le faire, car cela pourrait provoquer la jalousie et la colère des dieux qui considèrent le bonheur comme leur propre privilège et ils envoient aux gens tous les malheurs possibles. Voila pourquoi l’histoire d’un grand amour entre la reine de Carthage, Didon, et le héros de la guerre de Troie, Énée, se finit par une séparation inévitable et un final tragique.

Ce qui m’a touché profondément c’est le ensorcelant mezzo-soprano de Didon (Malena Ernman), une de ces voix profondes, de plusieurs niveaux émergeant progressivement et que l’on écoute avec une sorte de certitude que la vague de la voix va couler nettement et légèrement, sans un faux son. Quand elle chante, sa voix reste en harmonie avec les sentiments qu’elle exprime. Même quand l’héroïne meurt après s’être empoissonnée, on a l’impression que sa voix meurt avec elle.
Une autre chose qui a attiré mon attention est le fait de lier des éléments classiques avec des éléments contemporains. Actuellement, cet effet est assez souvent utilisé par les metteurs en scène et, malheureusement, avec un faible résultat, où même peut  conduit à l’échec une pièce qui devient banale, ou bien trop compliquée.  Déborah Warner, metteur en scène de « Dido and Aeneas », a réussi  à introduire des éléments contemporains de façon à  ce qu’ils enrichissent l’œuvre et lui rajoutent de nouvelles connotations. Ainsi, sur les planches de théâtre, on rencontre la sorcière avec la barbe à papa et des ballons, le marin qui signe des autographes ou un groupe de petites filles en uniforme scolaire qui rie, court, s’amuse, joue des tours, singe. Tout ca rajoute de l’humour et du dynamisme au spectacle.

C’est étonnant qu’un opéra durant seulement un peu plus d’une heure donne tout l’éventail des émotions diverses et nous conduise du rire aux larmes. Je recommande cette pièce à tout le monde et surtout à ceux qui n’aiment pas l’opéra, car après avoir vu «Dido and Aeneas » mise en scène par Déborah Warner ils changeront sûrement d’avis. –  Irena Fedorkowa


Sentiment très partagé concernant la mise en scène de Deborah Werner pour Didon et Enée de Purcell.

Certes la qualité instrumentale et vocale était merveilleuse, servie par l’excellent ensemble des Arts Florissants dirigé par William Christie mais celle-ci était souvent déformée pour tenter un effet comique qui n’était pas du meilleur goût et du meilleur effet.  Ainsi, alors que la prestation d’Hilary Summers (qui tient le rôle de la magicienne, reine des sorcières) est dans le prélude des sorcières bluffant de justesse et de subtilité, le jeu scénique fait de ces sorcières des êtres grossiers et malpropres, qui se complaisent en rires stridents, doigts d’honneur, jeux puérils et vulgarité. C’est bien dommage. La sorcière demeure depuis Shakespeare un élément indispensable du théâtre anglais, auquel elle apporte une touche fantastique, moins effrayante que divertissante, mais rien ne justifie ici le fait de la transformer en une version moderne/trash et surtout caricaturale.

On ne peut en ce sens que déplorer la volonté tenace que semble avoir les metteurs en scène d’aujourd’hui à moderniser toute œuvre du répertoire classique et à les rendre souvent illisibles, brouillant la compréhension du spectateur.

Ainsi on ne voit pas très bien ce qu’apporte l’apparition régulière de petites filles en tenue d’écolière moderne tout au long de la représentation. À part peut être faire référence au lieu de la première représentation de la pièce (un pensionnat de jeunes filles à Londres), ce décalage temporel n’apporte rien à la mise en scène et à la signification de la pièce, à part les doter d’une dimension d’amateurisme. De plus, ces apparitions n’aident absolument pas à créer une intensité tragique qui manque quelque peu à la pièce, et qui est dû aussi à un jeu d’acteur très inégal. La dignité de Belinda a en effet été sérieusement mise à mal quand elle a commencé à se dandiner sur scène pour accompagner la (non) chorégraphie des enfants dans sa robe XVIIe. Quant à Didon, au moment de mourir, elle frappait sa tête avec ses mains en clignant ses yeux comme une forcenée de peur, peut être, que l’on ne comprenne pas qu’elle agonisait….

On peut toutefois rendre grâce aux décors qui étaient particulièrement bien réussis. De la transformation du palais en clairière ensoleillée par un jeu de panneaux rétractables jusqu’aux feux d’artifices qui accompagnent l’entrée en scène de la magicienne, des cordes qui tombent subitement du ciel et d’où descendent des matelots jusqu’aux voiles qui se gonflent sous l’effet du vent, recréant ainsi l’ambiance du port de Carthage, tout était superbe.

Et s’il y a une chose que l’on ne peut absolument pas contester, c’est l’admirable interprétation donnée par Malena Ernman (Didon) du lamento « When I am laid ».  À partir de l’instant où elle lance son très poignant « Remember me » jusqu’au moment où sa voix s’éteint dans un souffle alors qu’elle cherche désespérément la main de sa sœur Belinda, l’intensité émotionnelle est à son comble.

L’œuvre de Purcell est en elle-même merveilleuse, et ce n’est pas pour rien qu’il était surnommé l’Orpheus Britannicus, était-il vraiment besoin alors de travestir la pièce à certains endroits et d’en tirer un jeu caricatural qui ne lui faisait aucunement honneur et ne servait qu’à provoquer l’irritation du spectateur ?   –  Aleth Mandula


Franchir le seuil de l’Opéra Comique où sont ressuscitées les plus belles œuvres baroques, à commencer par l’historique reprise d’Atys de Lully (en 1987), ne se fait pas sans émotion. Et l’on est déjà plein de reconnaissance envers Jérôme Deschamps qui dirige d’une main de maître la programmation de la fabuleuse salle Favart.

Lumières et couleurs emplissent les lieux d’une ambiance festive. Et pour cause ! ce n’est autre que le grand William Christie à la tête de ses Arts florissants qui investit les lieux. Outre l’effervescence attendue, l’on découvre une scène au rideau levé où se pressent des machinistes et où courent une ribambelle d’écolières en jupe plissée. Enfin les lumières s’éteignent, la scène se vide – ou presque : il reste deux fillettes, l’une tenant une cape, l’autre une épée, nous situant entre jeu et drame. Fiona Shaw fait alors son entrée, sans doute convoquée par Deborah Warner (metteur en scène) pour faire atteindre au spectacle – singulièrement bref il est vrai – la durée d’une heure dix. L’actrice ne nous fait que songer à des banalités : la magie du théâtre, l’univers entier qu’est la scène (scène elle-même mise en scène par un carré de mosaïque sur lequel évolue F. Shaw) ; surtout, elle ne fait qu’augmenter notre impatience qui ne comprend guère le lien (mythologique, certes) avec des poèmes anglais parlant de l’amour d’Écho pour Narcisse… La britannique dame, vêtue d’un vulgaire blue-jean, ne parvient pas à nous faire oublier l’incongruité de son apparition censée remplacer une partition de Purcell perdue.

Venons-en au cœur de notre soirée. Ce que nous nous impatientons de voir et d’entendre est un ouvrage unique, bref et incomplet. Henry Purcell, à l’instar de son maître John Blow (Venus and Adonis, 1681), veut répondre à l’appel du roi Charles II et instaurer une tradition lyrique dans son pays. Mais cette composition opératique, indubitable preuve de la nécessité d’ouvrir un théâtre lyrique outre-Manche, n’aura probablement pas vu le jour à la Cour, le roi mourant trop tôt. En sus de ce but très patriotique, Purcell ne renonce pas, et décide avec son ami librettiste Nahum Tate de monter son Dido and Aenas à la Boarding School of Girls dirigée par ce dernier, à Londres (décembre 1689). Celui qui fut sacré Orpheus Britannicus pour cet ouvrage choisit un épisode bien connu de L’Énéide de Virgile : la passion qui naquit entre le héros troyen et la reine carthaginoise. Mais écoutons le chant de l’âme de cette amante bafouée.

Après ledit prologue, chaque spectateur se trouve immédiatement transporté par l’ouverture menée par un W. Christie à la fois léger et sérieux. Puis arrive Belinda qui ne cessera d’avoir des accents charmants ; et, c’est alors que la superbe Didon se met à chanter ses tourments ; un silence religieux s’installe. Malena Ernman est parfaite, royale dans tout son être, dans toute sa voix. Le chœur, pourtant vêtu de façon anachronique, semble se faire l’écho du cœur de la reine. Hors du « carré central », les talentueux chanteurs des Arts flo’ font le lien entre cet antique passé et nos supplices présents. On ne peut que louer ce chœur vivant, loin de ceux, figés et triomphant au son des cors, de certains opéras baroques, n’apparaissant qu’au dernier acte. Dès lors, l’enchantement se poursuit : la mise en scène regorge de richesses (même si certaines « actualisations » agacent), semblant se moquer des plateaux vides et épurés. Acrobates, pas de danse, flammes et fumée, arbres majestueux, ravissant bassin : un savant mélange de poésie, d’humour, et d’hommage au génial Purcell. Malena Ernman règne en Didon ; l’Enée de Nikolay Borchev est convaincant. Et n’oublions pas les sorcières ! Ces dernières, familières des britanniques, ont remplacé les dieux de Virgile. Hilary Summers est époustouflante et donne pleinement corps à son affreux personnage. Cette Sorceress est incarnée grâce à la voix de velours de l’admirable contralto, qu’entourent ses hystériques compagnes (Lina Markeby et Céline Ricci), maléfiques jusque dans leur chant.

Chef d’œuvre de concision, Dido und Ӕnas mérite les bravos d’un Opéra comique sous le charme. Le sublime air de Didon mourante (« Remember me ») nous fait oublier toutes les éventuelles réserves inspirées par la mise en scène (vulgarité exagérée des sorcières, apparitions bruyantes des écolières, incongruité du « prologue », partie de chasse devenue partie de campagne) qui révèle malgré tout une grande intelligence et témoigne de la fragilité de l’art baroque (Deborah Warner défendant une féminine english touch, William Christie, parfait gentleman dont on ne se lasse pas, un esprit de cour).

Finalement, il suffit de laisser Purcell nous redire : « Music, for a while, shall all your cares beguile… » –  Elisabeth Meyer


Quoi de plus agréable que d’aller à l’Opéra-comique! S’il est fréquent de comparer l’Opéra Garnier à une grande pâtisserie en plein Paris, l’Opéra-Comique lui, est un petit bijou d’architecture éclectique au cœur de la capitale. Ce cadre aux mille lumières, aux mosaïques colorées, et aux dorures étincelantes nous enveloppe comme un écrin de velours et stimule nos sens dès notre arrivée. Je pourrais écrire de nombreuses lignes sur ce lieu d’exception, mais arrêtons nous là pour en venir à la perle de ce coquillage de stuc, l’opéra de Purcell Didon and Aeneas.

Cet opéra baroque est ici mis en scène dans un décor qui impressionne par les effets qu’il offre au public. Pièce d’eau, flammes, danseurs suspendus dans les airs, clairière fleurie où tombent des feuilles de chêne; un nombre incalculable d’installations sophistiquées s’offrent à nos yeux. De nombreux contrastes visuels et esthétiques ne manquent pas d’interpeller le regard. Ainsi, un rideau de chaînes métalliques voile la façade d’un hôtel baroque, les belles robes à crinoline de Didon et de ses dames côtoient les uniformes froissés de petites écolières indisciplinées. Ce mélange, ce mouvement, ces bigarrures de style, et cette abondance de moyens rappellent les origines baroques de la pièce et nous emmènent avec délectation dans un univers empli d’une vive volupté. Je me laisse encore une fois emporter par les plus délicats détails de la pièce, et j’oublie -volontairement?- toute la dimension comique de celle-ci qui n’est pourtant pas négligeable. C’est certainement parce que le jeu farcesque des comédiens est à mon sens souvent inadapté au ton tragique de l’intrigue. Seule la sorcière réussit à imposer un humour adapté; burlesque sans être de mauvais goût. On pourrait condamner à l’inverse le jeu de ses deux comparses un peu trop forcé.

Les performances lyriques sont par contre impressionnantes par leur justesse d’interprétation. On pensera bien évidemment au dernier Aria de Didon, où la reine comme le cygne, chante sa plus belle mélodie avant de mourir. Ici le désespoir de l’amante abandonnée, victime d’un amour interdit, surgit avec grâce, et réussit à nous émouvoir. Le chœur interprété par l’ensemble des Arts Florissants, force lui aussi l’admiration par sa performance saisissante. Il s’impose malgré sa discrétion scénique tout au long de la pièce. On sera peut-être déçu de la performance lyrique de Nikolay Borchev pour son interprétation de Aeneas, où la puissance de sa voix paraît insuffisante face de celle de Malena Ernman en Didon. Mais on oublie vite ce détail -comme on oubliera l’intervention de petites écolières mal-dégourdies, qui à mon sens n’apporte rien à la pièce- et l’on s’évertue sans grande difficulté à ne retenir de cet opéra que le plus beau et le plus délicat. –  Alix Weidner


Que de mystères autour de la création de Dido and Aeneas, seul opéra de Henry Purcell (1659-1695) ! Sans doute fut-il commandé au musicien par le roi anglais Charles II pour être représenté à la cour, mais le souverain mourut en 1685, avant que l’opéra ne fût achevé. La première représentation eut donc lieu bien loin de la cour, dans une école de jeunes filles de Londres, en 1689. Puis, le temps fit son œuvre et l’on oublia l’opéra de Purcell. Aucune des partitions de l’époque ne nous sont parvenues : les musiciens, de nos jours, doivent se satisfaire de transcriptions du XVIIIe siècle. Depuis sa redécouverte cependant, l’opéra de Purcell a connu maintes interprétations.
Celle qu’en livrent William Christie, claveciniste et chef d’orchestre d’origine américaine, considéré comme l’un des pionniers de la redécouverte de la musique baroque, et Deborah Warner, metteur en scène pour le théâtre et l’opéra, tient compte de la complexité de cette histoire. Certes, la lecture de deux textes par le Prologue (Fiona Shaw, l’une des actrices favorites de Deborah Warner), dont l’un relate l’histoire de Narcisse et Echo, semble quelque peu superflue.
Mais il est intéressant que dans ce spectacle, les époques se rencontrent, grâce aux décors et aux costumes. Le siècle de Virgile, auteur de L’Enéide et inspirateur de Purcell, se rappelle constamment à la mémoire du spectateur grâce au bassin à la romaine autour duquel les gens de la cour badinent ; tandis que les chatoyants costumes des figures tragiques, Didon, Enée et Belinda, la façade pâle et imposante d’un palais à l’arrière de la scène suggèrent la splendeur et l’éclat de la cour à l’époque de Purcell. La sobriété des costumes du chœur et la présence de fillettes envahissant la scène à plusieurs reprises durant le spectacle renvoient le spectateur à l’histoire de la pièce même, dans la Boarding School for Girls de Londres. La recherche d’une fidélité à l’esprit originel de l’œuvre transparaît encore dans l’emploi de la machinerie. L’espace scénique se trouve en effet pourvu de dimensions variées : à l’action se déroulant sur la scène s’agglomère ainsi celle de personnages venus « du ciel », par exemple durant la scène des sorcières, que rejoignent des démons acrobates.
Mais l’une des plus grandes originalités de cette représentation réside sans doute dans les ruptures de tons, de l’univers des princes à celui des puissances maléfiques, du grotesque au tragique, ruptures assez brillantes assurées par le personnage de Sorceress interprété par Hilary Summers, inquiétante, drolatique, en tout cas virtuose. Ces scènes de sabbat, qui enfreignent les lois de la morale, mais surtout les lois de la convenance et du beau, tiennent sans doute leur singularité des choix esthétiques de Deborah Warner, qui assura la mise en scène de nombreuses pièces de Shakespeare. Ses choix sont judicieux :  les ruptures de ton semblent résolument fidèles à l’esprit baroque, puisqu’elles font de cet opéra une sorte de « perle irrégulière » (c’est précisément la signification du mot portugais « barroco »).
Si Hilary Summers et ses deux compagnes, provocantes, livrent une prestation de qualité, la Didon de la mezzo soprano suédoise Malena Ernmann convainc tout autant, en particulier par l’expressivité de son jeu et sa puissance vocale – même si certains timbres ont convenu davantage au rôle, comme la voix claire et posée de Solenn Lavanant-Linke dans la représentation de Leonardo Garcia Alarcon en 2009. Au demeurant, Malena Ernmann, soutenue par une mise en scène subtile, donne une force indéniable à la tragédie ; elle exécute le célèbre lamento final de Didon, « When I am laid in earth », étreignant l’une de ses dames, déjà « envahie par la mort », avec maestria. Enfin, le brio de l’ensemble dirigé par William Christie, « Les Arts florissants », spécialisé dans la musique baroque, constitué entre autres de violons, altos,  contrebasses, violes de gambe et d’un théorbe, ne joue pas un rôle négligeable dans la réussite de cette nouvelle interprétation. – Anonyme


Je vais l’avouer d’emblée : je suis une non-initiée, je ne connais rien à l’opéra. Avant de me retrouver le mercredi 7 mars, 21h30, place Boieldieu, devant l’Opéra comique, je n’y avais même jamais mis les pieds. A l’affiche, ce soir, un opéra baroque, Dido and Aeneas de Purcell, dirigé par William Christie, mis en scène par Deborah Warner.
Je rentre dans le bâtiment, on m’indique ma place « au 4e étage, l’escalier de gauche mademoiselle ». Arrivée au 4e étage… ah oui. Je n’ai pas spécialement le vertige et pourtant… les balcons sont vraiment avancés, les marches à pic et les sièges vraiment serrés. Enfin, j’ai vite oublié ce détail. Chut, ça commence.

Les lumières s’éteignent, une comédienne entre en scène. Vêtue d’un jean et d’un corsage, elle déclame le mythe de la nymphe Echo, en guise de prologue. Elle se retire, l’opéra commence.
Énée (joué ici par Nikolay Borchev) a quitté Troie après la guerre ; il est appelé à refonder la ville sur des rivages plus propices. Son périple l’arrête à Carthage, où règne la reine Didon (Malena Ernman), dont il tombe rapidement amoureux. La reine entre sur scène, accompagnée de sa sœur Belinda. En plein tourment, elle n’ose déclarer ses sentiments à Énée. Belinda l’y incite. L’action est rapide, c’en est presque drôle. Un instant, Didon se refuse à avouer son amour à Énée, cinq minutes plus tard, elle s’y est résolu, encore cinq minutes et ils s’embrassent. Entre ensuite en scène la « Sorceress », reine des sorcières, accompagnée de ses deux acolytes. Elles jurent de s’opposer à l’amour de Didon & Énée, car « Harm’s our delight ».
Les acteurs sont habillés à la mode du 17e siècle, l’action prend place dans l’Antiquité, les chœurs (la compagnie des Arts Florissants) ne sont pas particulièrement costumés, les enfants sont en uniformes d’écolières. Les enfants, justement. Ils arrivent régulièrement sur scène, généralement pour signifier le passage d’un acte à l’autre. Un peu perplexe au début, je trouve finalement leur présence intéressante. Ils apportent une note d’humour à l’opéra : lors du premier baiser de Didon et Énée, ils se faufilent, les espionnent en riant, et se font rabrouer par Belinda. Ils amènent une certaine dynamique à l’ensemble, lorsque la scène se met à grouiller d’enfants, courant dans tous les sens.

La mise en scène est moderne : des effets pyrotechniques (on sent la salle bondir légèrement de surprise sur son siège), la Reine des Sorcières allume une cigarette à chaque fois qu’elle est sur scène, …
L’opéra est magnifique. Bien que je ne connaisse rien à ce type de musique, là, dans ce cadre et ce décor particulier, il faut bien reconnaître que je me suis laissée emporter. Les passages des chœurs sont particulièrement sublimes, toutes ces voix qui montent et vous enveloppent. Et vous donnent la chair de poule.
Jupiter rappelle donc Énée à son devoir ; il lui faut quitter Carthage et appareiller vers l’Italie avec ses hommes. Six acrobates tombent alors du ciel (ou plutôt, du plafond de la scène), hissant les voiles, et accomplissant de gracieuses pirouettes.
Énée avoue à Didon son départ. Mais il hésite encore : lui faut-il vraiment renoncer à l’amour et retourner à sa quête ? Il espérait refonder Troie dans cette cité de Carthage et associer la reine à sa destinée. Didon voyait aussi en lui un roi parfait pour sa ville, mais elle ne peut lui pardonner. Qu’importe si Énée hésite et doute, le simple fait qu’il ait songé à la quitter le rend indigne d’elle. Elle l’enjoint de rejoindre ses hommes et de prendre la mer. Il obéit.
Arrive alors la scène finale, Didon, qui n’en est pas moins amoureuse d’Énée, ne peut vivre sans lui. La mort est la seule solution, elle avale la fiole de poison, sous le regard désespéré de Belinda et de sa suivante. La chanson finale est magnifique, un cri de désespoir de Didon, femme abandonnée et déçue. Les lumières s’éteignent, les applaudissements explosent. Admirable. Je reviendrai. – Anonyme


Deborah Warner reprend Didon et Enée de Purcell à  l’Opéra Comique, salle Favart.

Très court (une heure et demie), le spectacle constitue un condensé d’opéra qui ne laisse nulle place à l’ennui. S’y mêlent en effet des moments très joyeux, réunissant les amants et célébrant l’amour, des passages amusants dans lesquels la musique accompagne les ricanements et les danses des sorcières et enfin des scènes d’une gravité émouvante comme celle de la mort de Didon qui chante son air célèbre « when I am laid on earth ».
Rappelons l’histoire: Didon, reine de Carthage, est tombée sous le charme de son hôte troyen, Enée; cet amour est partagé mais au moment où Didon décide de s’y abandonner, des sorcières complotent pour la ruine de Carthage et des amants; l’une d’elles, prenant les traits de Mercure, fait savoir à Enée que les dieux l’ont investi d’une mission divine en Italie. Didon, désespérée par le départ d’Enée, se suicide … «Remember me but ah! Forget my fate » répète-elle dans ce sublime lamento final.
Du fait de la longueur de la pièce, l’histoire n’a pas le temps de se développer mais la mise en scène a su enrichir la musique qui déjà à elle seule pallie la pauvreté du drame.
Deborah Warner exploite tous les ressorts de la scène. Les nombreux décors qui se succèdent plongent le spectateur dans cette féérie caractéristique de l’opéra. Les prouesses techniques ne sont pas étrangères à la mise en place de cette atmosphère d’où le caractère particulièrement séduisant de la scène des marins qui appareillent leur bateau, encombré de cordages.
Outre ces performances techniques, le spectacle nous offre celles des musiciens des Arts Florissants, ensemble baroque, qui s’il est connu notamment pour ses redécouvertes du répertoire est à même d’exceller dans ce classique de la musique baroque. Malena Ernamn est très touchante dans le rôle de Didon et a été pour cela longuement applaudie. L’acoustique de la salle Favart fait résonner pleinement les choeurs, pourtant en petit effectif, et ce jusqu’au « paradis » où nous étions placées. Ces choeurs qui viennent appuyer les joyeux évènements entraînent ainsi toute la salle dans les réjouissances.
Deborah Warner parvient à renforcer encore ce dynamisme: elle ponctue le spectacle de l’apparition  de nuées de petites filles qui envahissent la scène avant de disparaître en poussant des cris, de joie ou de peur selon les moments; elle ajoute aussi des acrobates qui, en mimant l’orage par exemple, s’intègrent au décor ainsi devenu mobile.
Sa mise en scène reste fidèle sans pour autant être académique. Des éléments viennent moderniser l’opéra, principalement les interventions des trois sorcières délurées, fumant sur scène et multipliant les gestes provocateurs, elles surgissent au bon moment en empêchant le spectacle de tomber dans la niaiserie juste après que se soit nouée l’idylle.

Seul « bémol »: la performance non pas musicale mais théâtrale des acteurs n’est pas toujours réussie, on regrette que certains chanteurs, mises à part les sorcières, ne se fassent pas plus acteurs. Mais le prologue nous donne à entendre une véritable actrice, Fiona Shaw, qui parvient à captiver le spectateur dès les premières minutes en racontant dans un anglais  à l’accent britannique très agréable une autre histoire d’amour, amour impossible par excellence, celui de Narcisse et d’Echo, la salle est attentive, l’actrice vêtue d’un simple jean peut laisser place aux brillants costumes et aux couleurs de l’opéra. – Anonyme

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