Désirer tant / Charlotte Lagrange, Cie Chair du Monde / Théâtre de Châtillon / Janvier 2020

Image d’entête : galerie du Théâtre de Châtillon, 2020

Charlotte Lagrange, fondatrice de la Compagnie La Chair du Monde, met en scène à travers Désirer tant sa propre histoire : Véra apprend la mort de sa grand-mère, Olga, alors que sa mère lui a toujours caché son existence. Parvenue en Alsace pour les funérailles, Véra est hantée par les fantômes de la vie d’Olga, qui lui permettent de reconstituer la vie de cette dernière depuis le début de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à sa mort.

Désirer tant exprime une vie personnelle imbriquée dans la grande Histoire. Ce qui est particulièrement marquant dans cette pièce, c’est la notion de Temps. De nombreux retours en arrière sont opérés et la chronologie n’est pas linéaire ; on a parfois l’impression d’être dans une sorte d’irréel, de flou – que la mise en scène rend très poétique. Cette utilisation du temps, ainsi que le retour des fantômes de la vie d’Olga, apportent au spectacle une pointe de fantastique. Toutefois, le spectateur ne cesse d’être rappelé à la réalité de l’Histoire, et c’est cette union entre réalité et imaginaire qui fait éclore une forme de ravissement chez le public.

Tous les comédiens étaient très justes dans leur rôle, mais c’est le jeu de Constance Larrieu (Véra et Olga), qui a été particulièrement marquant. On sent en elle, dans cette pièce, une force qui constitue un des piliers du spectacle. Jouant à la fois la grand-mère et la petite-fille, elle a su rendre aux personnages leur identité propre, bien que toutes deux soient assez proches.

Cette pièce de théâtre, loin de reconstituer une partie de l’Histoire seulement, soulève des questions philosophiques importantes, notamment concernant l’identité personnelle ou les choix décisifs faits à certains moments de la vie.

— Suzie FERRY

« Désirer tant » : entre poésie et féminisme

Dans l’ambiance intimiste du Théâtre de Châtillon, l’autrice et metteuse en scène Charlotte Lagrange nous livre avec sa quatrième pièce Désirer tant un petit bijou poétique et politique. Soutenue dans cette aventure par sa compagnie, « La Chair du Monde », Charlotte Lagrange s’inspire de l’histoire de sa grand-mère – dont l’incorporation forcée au Reich a été vécue non pas comme une punition, mais au contraire comme une libération. En effet, victime de violences familiales, sa grand-mère doit son émancipation à l’obtention d’un poste dans le Reich. A la Libération, elle se marie avec un Juif et part vivre avec ce dernier sans évoquer ce lourd passé. Désirer tant est donc une pièce dont l’inspiration est puisée dans l’histoire de sa famille, à partir des récits que C. Lagrange a pu collecter.

L’histoire commence par un coup de fil de Catherine à Véra, sa fille, pour lui annoncer l’enterrement de sa grand-mère dans une petite ville de la campagne alsacienne. Ayant toujours cru que sa grand-mère était morte jeune, Véra – décontenancée par la nouvelle, décide d’entamer ce que l’on pourrait considérer comme un pèlerinage sur les traces de la défunte. Entre les sapins qui bordent l’ancienne demeure de sa grand-mère, Véra se retrouve à devoir enterrer son urne. De ce début insolite découle une remontée dans le passé pour découvrir la vie d’Olga, la grand-mère de Véra, dont la vie peut être aisément mise en parallèle avec celle de sa petite-fille.

Dans cette pièce, passé et présent s’entremêlent autour des deux personnages principaux que sont Olga et Véra. Les deux femmes sont jouées par Constance Larrieu qui incarne scène après scène, dialogue après dialogue, l’une puis l’autre. Sur scène, ces changements incessants d’époque et de personnage sont troublants dans les premières minutes du spectacle. Puis, peu à peu, les fils narratifs entremêlés se démêlent et la trame de l’histoire prend sens. Olga, qui a vécu pendant la Seconde Guerre mondiale et ses répercussions, fait écho à Véra, une femme du XXIème siècle prise dans la société de consommation. Toutes deux sont à la recherche de la liberté ; celle de mener leur vie comme bon leur semble. Olga, face à son amante Liesel, ne comprend pas pourquoi celle-ci ne la rejoint pas au Service national du Travail obligatoire. Pour elle, c’est le meilleur moyen d’enfin pouvoir vivre sans contraintes familiales. Véra, elle, se débat avec un métier dont elle est fière mais qui lui prend l’entièreté de son temps. Elle découvre alors, petit à petit, par l’apparition de fantômes dans la forêt, la vie que sa grand-mère a pu connaitre, et comment cette dernière s’est battue pour obtenir un poste de dactylographe à la Libération, mais aussi comment et pourquoi elle s’est mariée avec un juif alors même qu’elle avait collaboré. Ce passé, dont sa mère Catherine ne lui avait jamais parlé, Véra le revit.

Charlotte Lagrange nous livre dans cette pièce des questionnements féministes qui ont toujours une place dans notre société actuelle. En particulier, comment être une femme libre tout en étant mère ? Olga y est tout particulièrement confrontée à la sortie de la Guerre. A la naissance de Catherine, elle la délaisse complètement pour se tourner uniquement vers son travail. Son poste de dactylographe est la source privilégiée de son sentiment de liberté et d’épanouissement. Mais devenir mère semble impliquer de sacrifier cette liberté au bénéfice d’un autre être, chose qu’elle se refuse à faire. Ce dilemme auquel elle fait face se pose d’une façon encore plus aiguë du fait de sa condition de femme – une condition qu’elle subit particulièrement dans le cadre de sa vie sexuelle, marquée par le jugement d’autrui. Que ce soit plus jeune lorsqu’en fréquentant Liesel, elle fut contrainte de quitter la demeure familiale sous la pression de ses parents et du village, ou encore plus tard lorsqu’elle obtint un travail sous le Reich, Olga est sans cesse critiquée pour sa conduite. Menacée par son collègue d’être dénoncée comme collaboratrice, elle est violée par ce dernier et se retrouve à devoir avorter clandestinement. Lorsqu’elle finit par se marier, elle étouffe dans sa vie de couple qui, malgré un amour partagé, lui demande trop de sacrifices.

Nous pouvons interpréter le titre de la pièce comme une référence au sens commun du désir (celui de l’attrait pour la chaire) mais aussi dans son sens spinozien. Le désir, c’est cette puissance d’affirmation propre à l’Homme, l’effort qu’il fournit pour persévérer dans son être. Autrement dit, Olga et Véra ont toutes les deux le désir de rester fidèles à ce qui est au fondement de leur être : la liberté.

Pour conclure, Désirer tant n’est pas seulement une pièce aux accents politiques. C’est aussi une pièce d’une douce poésie. L’action prend place près de la maison familiale d’Olga en bordure de forêt. Le sol de la scène est tapissé par de la terre ocre et une fine brume enveloppe l’espace. L’ambiance recréée par Charlotte Lagrange est celle, onirique, d’un conte moderne. Les personnages évoluent pendant les deux heures de spectacle dans le même décor, et pourtant rien ne semble statique. Le discours des personnages ne prend que plus de profondeur grâce à cette mise en scène. Olga, Catherine et Véra s’opposent et se livrent dans ce décor, nous dévoilant un récit de femmes s’étendant de l’entre-deux-guerres à aujourd’hui.

— Eva JOSSELIN