Dernières nouvelles de Frau Major, d’après la vie d’Alain Bashung

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Philharmonie de Paris, 10 novembre 2015 : une seule représentation. « Dernières nouvelles de Frau Major » : déjà le titre n’a rien de parlant. Qui est Frau Major ? Inconnue au bataillon. On pourrait presque passer à côté de cet OVNI s’il ne mentionnait pas le sous-titre « d’après la vie d’Alain Bashung » qui mène le spectateur en paysage familier. Du moins, c’est ce qu’il croit. Le descriptif du spectacle annonce un hommage à Alain Bashung, réalisé par de nombreux artistes célèbres de la scène française. Malgré cela, même les meilleurs connaisseurs de la vie d’Alain Bashung ont pu être surpris ce soir-là.

Sur scène, quatre espaces de jeu : devant, une scène de concert, avec deux scènes de théâtre de part et d’autre, au fond une estrade devant un écran de projection. Les acteurs prennent place tout autour de la scène centrale, où interviennent les musiciens de rock – micro, batterie et grosses guitares à l’appui. Sur l’écran, le spectacle est exhaussé de photographies de Pierre Terrasson, qui a longtemps travaillé avec Bashung. A droite, sous un échafaudage, une femme vient se placer devant son micro : c’est la protagoniste et narratrice privilégiée du spectacle, et qui lui donne son nom, Frau Major. Elle porte la quasi-totalité du texte de la pièce, en tissant un monologue où elle raconte ses souvenirs d’un homme, un chanteur, avec qui elle a rendez-vous. Un homme qui n’est jamais nommé, mais que le titre mentionne également, peut-on penser… Alors qu’elle dit et joue ce personnage nostalgique, touchant et torturé par ses souvenirs, un homme joue le déroulement des événements qu’elle évoque, de l’autre côté de la scène de concert. Ce pseudo-Bashung parle moins qu’il n’agit, en vivant les épisodes de la vie du chanteur dans toute l’intensité qu’y projette la narratrice. A cette première mise en abyme se rajoute une deuxième, par l’intervention d’un troisième personnage, intermédiaire entre la narration et le pseudo-Bashung, sur l’estrade du fond : un conseiller et tourmenteur, une sorte de conscience de l’artiste. Assis dans un fauteuil, il tourne souvent le dos au public pour se trouver face aux images qui défilent sur l’écran géant, comme s’il voyait la vie du pseudo-Bashung à travers les yeux de la réalité biographique du chanteur, celle des photos de Pierre Terrasson. Le déroulement spectaculaire de ce récit en deux dimensions (théâtre et image) est ponctué d’une troisième, capitale et indispensable : la musique, offerte en concert sur la scène centrale, par des reprises des chansons d’Alain Bashung. C’est là que s’illustrent les fameuses personnalités de Brigitte Fontaine, Joseph d’Anvers ou encore Christophe Miossec, rendant un hommage direct au chanteur disparu.

Dans cette mise en scène originale et à priori loufoque s’étire un récit chronologique de la vie d’Alain Bashung. La narratrice cite des dates et des événements de la vie du personnage qui se suivent vraisemblablement dans le temps et la réalité historique. Ainsi le désordre apparent, voire le chaos de l’interaction entre les trois dimensions artistiques procède en fait d’un jalonnement authentique et fidèle à la biographie du chanteur. Notons que cette pièce relève, plus sûrement à l’image des personnages en action qu’aux chansons réinterprétées, d’une histoire qui tragique, très sombre et oppressante, qui sublime et tend à mythifier la vie d’Alain Bashung sur une scène de théâtre.
Il s’agit d’un spectacle complet, proche du montage cinématographique, mais dont les composants sont éparpillés sur la scène de la Philharmonie. A défaut de se rencontrer toutes ensembles pour former une unité de la musique, du théâtre et de l’image, elles concourent à une expérience synesthésique, où les sensations déclenchées par une scène (ex : celle des acteurs) sont transposées sur une autre par d’autres instruments (ex : la musique ou la photographie). Par exemple, le personnage de Frau Major termine sa séquence de jeu en entrant dans une boucle d’un même geste et d’un même mot. Le son de sa voix devient un écho tandis qu’elle est submergée par la montée du volume des guitares et de la batterie qui – de la même façon que Frau – restent sur une même note. Enfin, le personnage du pseudo-Bashung se montre lui-même victime de cette boucle, de cette frénésie qui semble entièrement mentale pour lui, et réagit en conséquence : trois instances du spectacle ont ainsi opéré la transmission d’une intention qui restait la même en changeant d’instrument (entendons : de support d’expression). En effet, bien que le spectacle repose sur le simple récit de Frau Major, la mise en scène qui s’y développe offre bien plus, car elle met moins en mouvement des personnages réalistes que des sensations propres au psychisme. La nature de ces entités apparaît au travers de ces phénomènes de boucles visuelles et sonores – qui suggèrent l’accumulation de stress, la folie ou le cauchemar – mais également des personnages monstrueux, qui suscitent l’obsession et l’angoisse du spectateur, et figurent de véritables allégories de la névrose.

Pour aborder le spectacle d’un point-de-vue critique, nous commencerons par remarquer qu’il est porté par un jeu impeccable des comédiens et des musiciens. Tous très appliqués et endurants, leur phrasés respectifs sont d’une propreté nette et sans fausse note, de même que le rythme et l’articulation de leurs performances. Notons également la pertinence des ambiances lumineuses qui se succèdent sur l’espace entier : les lumières et les couleurs s’harmonisent avec celles de l’écran et son mouvement, en évoluant en fonction du ton de la scène ou du morceau joué.

Nous devons encore saluer l’intelligence de la mise en scène, qui met en concomitance les actions des trois espaces de théâtre, pourtant séparées par la scène de concert. C’est de plus une mise en scène qui déborde de l’espace alloué par la représentation : il arrive qu’une scène empiète sur une autre (ex : Frau Major passant de son carré à la scène de concert pour chanter), et même sur le public (ex : le pseudo-Bashung détruit son ordinateur de ses mains, et poursuit son acte entre la scène et les strapontins).
Cependant, il est à déplorer que les performances musicales soient insuffisantes, et rarement satisfaisantes. En effet, ce ne sont pas tant les chanteurs que leur interprétation des chansons d’Alain Bashung qui sont froides, quelconques, apathiques. Elles semblent participer d’une volonté d’imiter le style d’Alain Bashung sans y parvenir, donnant à entendre un sentiment latent d’amertume et de déception. Il en est de même des transitions entre les chansons, qui laissent un intervalle trop grand avant la reprise des acteurs, lesquels sont alors forcés de laisser applaudir le public après le concert, ce qui interrompt l’élan accumulé par le récit et surtout par la musique (ce qui pourrait être évité si les acteurs reprenaient la parole immédiatement à la fin de chaque morceau).

Pour finir, il convient de voir Dernières nouvelles de Frau Major comme une fiction inspirée de la vie d’Alain Bashung, qui ne se définit pas comme un hommage, mais qui en a les pièces essentielles, en reprenant la biographie, les chansons, les photos du chanteur… et même certains artistes proches de lui, qui participent au spectacle. Cependant il ne s’agit en rien d’un hommage sommaire et simpliste. Car en effet, les reprises des chansons et des images (instruments traditionnels de mémoire) sont reconduites à des fins narratives, pour illustrer la chronologie et l’évolution du personnage : nous assistons donc là à une biographie « poétisée ». Plus encore, on y trouve la formulation du processus de création du chanteur, sur la courbe du temps, ainsi que des péripéties émotionnelles et intellectuelles. Cette histoire transmédiatique ne raconte pas en termes historiques le personnage d’Alain Bashung, mais décrit son intériorité, le voyage intérieur de la vie telle qu’il l’a vécue à travers le prisme de sa sensibilité. Nous pouvons donc y voir une dissection de la biographie d’Alain Bashung, pour en extraire l’essence, et la muer en une substance dramatique sur la scène de la musique, du théâtre et de l’image.

Alexandre Michaud

Alain Bashung a quitté ce monde en 2009 et aucun spectacle n’avait vraiment tenté de rendre hommage à sa carrière. Dernières Nouvelles de Frau Major, créé en 2012, se veut un hommage original mêlant reprises de ses tubes avec du théâtre et la participation des gens qui l’ont côtoyé : son dernier groupe, des chanteurs tels qu’Alain Chamfort, Miossec et Brigitte Fontaine, sa dernière femme Chloé Mons, ou encore son photographe privilégié Pierre Terrasson. Le spectacle propose de revenir sur la vie, finalement plus que sur la carrière d’Alain Bashung, au travers du regard de sa première femme, Frau Major, jouée par Lisa Pajon. Deux autres comédiens sont présents, Nicolas Senty et Romain Berger. L’un joue le narrateur installé à un bureau dans un coin de la scène (peut-être faut-il y voir une évocation de Pierre Mikaïloff, écrivain de ce spectacle et biographe d’Alain Bashung) tandis que l’autre interprète un producteur qui offre un contre point, un peu trop caricatural, sur le succès d’Alain Bashung en rappelant ses difficultés, mais aussi son acharnement, à entrer dans le métier. A la narration et à la chanson s’ajoutent des photographies de Pierre Terrasson projetées sur divers écrans en arrière-plan des trois espaces scéniques.

La musique est au centre de la scène mais aussi au centre de cet hommage. Les acteurs sont relégués à l’arrière-plan et sur les côtés. De même, les interventions des acteurs sont cantonnées à des sortes d’introduction pour la chanson à suivre ou de petites explications anecdotiques. La musique est aussi l’aspect le plus appréciable de ce spectacle : il faut saluer la performance des musiciens (violoncelliste, guitariste, bassiste et batteur). La diversité des chanteurs est très agréable même si les reprises étaient de qualité inégale.

En revanche, la partie théâtrale est peuplée d’incohérences qui laissent le spectateur perplexe. Je n’ai pas vraiment compris l’interprétation de Frau Major que donne Lisa Pajon. Son costume est étrange : une sorte de veste en fourrure, une longue jupe noire, un legging rouge, parfois pieds nus parfois avec une ou deux chaussures. Son jeu interroge également : pourquoi s’effondre-t-elle plusieurs fois sur le sol pendant qu’elle chante ? Pourquoi met-elle sur sa tête une de ses chaussures puis un sac cabas ? Pourquoi cette gestuelle si expressive et ces répétitions de phrases, littéralement hurlées dans le micro ? L’actrice semblait finalement gênée par un rôle pas vraiment fait pour son jeu expressif, par un espace scénique réduit et par la contrainte de parler dans un micro, fixe qui plus est, alors que le narrateur et le producteur portaient des casques. Il est également légitime de s’interroger sur la cohérence de voir la vie d’Alain Bashung au travers de ses différentes femmes. En effet, je n’ai pas l’impression que le changement de compagnes ait eu une influence déterminante sur le style et la carrière du chanteur, comme c’est parfois le cas chez les artistes (pensons à Picasso).

De manière générale, ce spectacle est un peu monotone et manque d’un vrai souffle rock and roll à l’image de la musique de Bashung, qui aurait pu être apporté par un usage plus audacieux de la photographie et par des reprises originales. Seule la performance de Brigitte Fontaine, avec son look tout de cuir et lunettes d’aviateur, a vraiment su rendre hommage à Alain Bashung et combler le spectateur.

Betty Parois

Dernières nouvelles de Frau Major est un spectacle théâtral et musical créé en hommage à Alain Bashung par des proches du chanteur : Pierre Mikaïloff, son biographe, Pierre Terrasson, son photographe, Yan Péchin, son guitariste. C’était pour moi l’occasion de rencontrer un chanteur que je ne connaissais pas du tout. Il semble que ça n’ait pas été la meilleure entrée possible.

En effet, j’ai trouvé que ce qui, en tant qu’hommage à un artiste même anti-conventionnel, aurait dû être teinté de poésie, n’arrivait jamais à se hisser au-delà du mauvais goût. L’interprétation bien trop grandiloquente de la comédienne qui incarne Frau Major, la première compagne de Bashung, dérange dès les premières minutes de la pièce. Ses gesticulations surjouées sont franchement grotesques, comme l’est son accoutrement, franchement hideux. On saisit assez mal l’intérêt de ce personnage très vite éclipsé dans la vie du chanteur, sinon comme prétexte mal choisi au récit biographique. Les deux autres personnages, celui du biographe et celui du producteur, ne sont guère plus convaincants. Quand chacun à son tour s’essaie à des attitudes transgressives, qui en détruisant sur scène puis entre les spectateurs son ordinateur portable, qui en baissant son pantalon pour mimer une fornication tape à l’œil avec sa chaise de bureau, qui en voulant s’offrir un bain de foule dans une fosse remplie de spectateurs hélas assis et donc finalement contrainte à ramper sur leurs genoux, cela paraît extrêmement artificiel, pour le moins déconcertant pour le spectateur non convaincu d’avance.

Je n’ignore pas que l’esthétique de Bashung est ”décadentiste”, basée sur une subversion des normes musicales commerciales, ce qui suscitait d’ailleurs ma curiosité initiale. Mais ici la poétique ”anti-esthétique” du quotidien et de la nuit attendue est simplement (mal) représentée par une caricature vulgaire qui dessert vraiment ce qui devait être authentique chez Bashung. Le dispositif photographique à l’arrière-plan ne sauve pas la mise. Soit il illustre platement, soit ce qu’il évoque reste obscur. Alors que des photographies auraient pu créer un effet d’empathie pour l’humain Bashung, celles choisies par Pierre Terrasson sont désincarnées : lisses, dignes des pires fonds d’écran ”scenery”, sans humain ou avec des femmes déréalisées, prenant des poses dans un décor cliché. Enfin, sur la scène, on voit défiler des chanteurs qui chantent si mal qu’on peine à comprendre ce qu’ils disent – exception faite de Miossec qui signe une jolie interprétation de « Osez Joséphine », et dont le blouson de cuir et les allures de papys rebelles dissonent franchement comiquement devant un public sagement assis dans les sièges confortables de la Philharmonie de Paris !

Florine Le Bris

« Alain Bashung », voilà un nom qui est toujours ancré dans nos mémoires. Rien qu’à le lire, il nous rappelle de nombreuses chansons : La Nuit je mens, Résidents de la République et bien d’autres… Sa disparition en 2009 a mis en peine de nombreux admirateurs. Alors en 2012, au théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France, une fiction-musicale hommage lui est consacrée. Dernières nouvelles de Frau Major est créé par Emmanuelle Jouan, Pierre Mikaïloff, Hédi Tillette, Pierre Terrasson et Yann Péchin.

Une femme, Frau Major (Lisa Pajon) nous raconte sa rencontre avec l’artiste. Elle évoque son parcours sans jamais nommer le chanteur. Il est « Alain ». Sur scène également, Nicolas Senti et Romain Berger donnent vie au spectacle. Le dernier groupe d’Alain Bashung accompagne les nombreux artistes venus rendre hommage au chanteur disparu. Miossec, Rachid Taha, Brigitte Fontaine, Alain Chamfort, Chloé Mons, Kent et Joseph d’Anvers sont présents.

Le spectacle n’a pas encore commencé mais les musiciens font leurs accords sur scène et commencent à jouer quelques morceaux. Un comédien est déjà sur les planches. La salle se remplit plutôt bien. La lumière s’atténue, la musique s’accentue, le spectacle commence. Mais une voix se fait entendre dans le public. Une femme qui gueule. Elle se dirige vers la scène et l’acteur nous la présente. Cette femme c’est Frau Major. Elle a rencontré « Alain », c’est comme ça qu’elle nomme l’artiste tout au long du spectacle, et depuis elle repense toujours à lui, à ce qu’il devient. L’acteur qui la présente, placé à l’opposé de la scène, c’est aussi celui qui nous rappellera les dates importantes de la vie de l’artiste. Au centre, les musiciens nous jouent le répertoire bien connu d’Alain. En hauteur, à l’arrière, se trouve assis sur sa chaise roulante celui qui joue le producteur d’Alain. Et en fond de toile, des images défilent sur de gigantesques panneaux. Elles ont été prises par le photographe qui a suivi la carrière du célèbre chanteur. Les comédiens commencent par rappeler les premiers pas d’Alain dans le monde de la musique, ses débuts difficiles : « Mec t’es un has been » jette le producteur.

Tout au long de ce spectacle, les artistes venus rendre hommage à Alain se succèdent sur scène. On entendra ainsi Brigitte Fontaine, Chloé Mons, Miossec et d’autres. Et durant tout le spectacle on en apprend plus sur le quotidien du chanteur, ses échecs, ses temps forts… Cependant il est mieux de connaître déjà la vie de l’artiste. Cela permet de comprendre les anecdotes amusantes et de pouvoir crier « Gainsbourg ! » comme la femme de mon rang quand il est fait allusion à la collaboration des deux artistes. Le spectacle se termine sur un sublime mélange de voix qui énumèrent tous les titres d’Alain. « il a usé des pizzas, il a usé des cendriers, il a usé des poissons d’avril ». La musique et les images accompagnent les voix et on est complètement transporté. Il y a un temps de silence à la fin puis c’est un tonnerre d’applaudissements qui se fait entendre, certains se lèvent. Alors non, ce n’est pas la voix de Bashung (ou plutôt d’Alain maintenant qu’on s’en sent si proche) que l’on entend mais la reprise des artistes venus lui rendre hommage apporte une belle émotion. Les images projetées soulèvent des souvenirs et l’on sourit en repensant aux étapes de la vie de ce grand artiste. C’est un spectacle que je recommande parce qu’il est beau, il est prenant, on ressort de la salle charmé, c’est un bel hommage.

Louise Le Danvic

Ce mardi 10 novembre 20, à 20h30 s’est tenue à la Philharmonie de Paris une fiction musicale inspirée de la vie d’Alain Bashung : les Dernières nouvelles de Frau Major. Pierre Mikaïloff conjugue ses talents d’écrivain avec ceux du metteur en scène Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre scène, pour rendre hommage au charisme de l’Apache. Dernières nouvelles de Frau Major c’est le conte d’une vie se déployant au rythme d’une œuvre musicale. En outre, le conteur est double : d’un côté, le journaliste et biographe (Pierre Mikaïloff), assis derrière son bureau, lisant son texte à l’aide d’une faible lumière, égraine avec recul les étapes d’une vie achevée ; de l’autre, Frau Major, première compagne abandonnée, suit avec une sensibilité exacerbée le parcours du chanteur, de près, puis de loin.

Lumières tamisées, décors pourpres, sons aiguisés et captés par la guitare de Yan Péchin, les premières minutes du concert nous feraient presque croire à une arrivée imminente d’Alain Bashung. Et, en effet, très vite il est là : les trois acteurs lui redonnent une voix (Pierre Mikaïloff, Lisa Pajon, Nicolas Senty), les musiciens – Yan Péchin aux guitares, Jeff Assy au violoncelle, Bobby Jocky à la basse et Arnaud Dieterlen à la batterie – font revivre le passé d’un groupe. Par les voix de Frau Major et du biographe, on dissèque une histoire sans jamais briser le mystère ambiant de cette figure charismatique : des rêves cachés aux lassitudes de la réalité, des rencontres aux séparations, des tubes et aux échecs cuisants, du plus profond de la légende aux riens du quotidien…

Liant les prises de parole théâtrales des trois acteurs intervenants, le dernier groupe d’Alain Bashung assure une trame musicale, ponctue la chronologie, et accompagne la prestation de chanteurs venus interpréter avec une grande sincérité quelques grands morceaux de celui qu’ils ont côtoyé, avec qui ils ont collaboré et qui les a inspirés. Ainsi on écoute tour à tour Chloé Mons, Albin de la Simone, Kent, Gaby, Miossec, et Brigitte Fontaine nous susurrant « La nuit je mens »… C’est un immense plaisir de redécouvrir ces chansons cultes dont la saveur est modifiée – sans jamais être altérée – à l’aune de l’influence qu’a exercé Bashung et qu’il exerce encore sur chaque chanteur ému.

Le public est saisi : en défilant la vie d’Alain Bashung sous nos yeux, le temps nous paraît suspendu l’instant d’une lente musique.

Léna Delugin

Un spectacle atypique qui rend hommage à un homme : Alain Bashung. On est loin des traditionnelles reprises musicales, ici musique, théâtre et autobiographie se mêlent. Une fiction musicale audacieuse qui ose raconter la vie et l’œuvre d’un homme à travers les paroles d’une femme : Frau Major.

Emmanuelle Jouan –directrice du Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France- a su réunir 4 personnalités autour de ce projet, des connaisseurs d’Alain Bashung mais aussi des artistes prêts à s’engager dans un projet aussi audacieux que l’homme dont ils souhaitent parler.

Ainsi nous retrouvons : Pierre Mikaïloff, biographe de Bashung, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, auteur et metteur en scène, Pierre Terrasson, photographe chéri du chanteur et Yan Péchin, musicien et compagnon de route de Bashung.

C’est la nuit, une femme se lance, elle raconte l’histoire d’un homme. A travers son histoire se dessine celle d’Alain. Le portrait se tient en justesse, on parle des succès mais aussi des échecs, on ne dépeint pas l’idéal mais la réalité d’une femme qui a vu son fils – prénommé lui aussi Alain- se faire planter devant l’autel par sa fiancée. Cette fiancée est partie avec Alain –Bashung-, l’homme que Frau Major a fréquenté dans sa jeunesse.

La force de cet hommage réside dans le fait qu’on n’a pas besoin d’être fin connaisseur d’Alain Bashung pour se prendre au jeu. Trois acteurs – Frau Major, un journaliste et écrivain et le producteur de Bashung – donnent une force théâtrale mais aussi donnent à voir une fiction. Ainsi, cette fiction musico théâtrale nous emmène bien loin des codes des traditionnelles reprises musicales.

Le spectateur non connaisseur prendra part à ce spectacle sans une once d’ennui. Le spectateur avisé sera peut-être un peu déçu, « ils auraient pu aller encore plus loin » est la phrase qui fuse lors de la sortie. Cet hommage ne permettait pas aux spectateurs de se lever, ce qui laisse certains des spectateurs déçus.

Je retiendrais cette façon de rendre hommage. Doté d’une grande honnêteté, on montre la fragilité d’un homme, on ne l’idéalise pas, on le montre. C’est un hommage fidèle à un homme et à son œuvre.

Marion Crubezy
Photo : P. Terrasson