Delicate Instruments of Engagement / Alexandra Pirici – Théâtre de la Ville

Delicate Instruments of Engagement est une exposition en direct et action performative évolutive. Le concept et la chorégraphie ont été faits par l’artiste roumaine Alexandra Pirici, connue pour ses réalisations d’actions performatives dans des lieux publics et des musées. Cette exposition en direct a eu lieu dans l’hôtel particulier, l’Hôtel Béhague, abritant l’Ambassade de Roumanie depuis 1939, après avoir été acheté par le Roi de Roumanie Carol II. L’exposition est composée de cinq performeurs, deux femmes et trois hommes. Ils performent majoritairement en anglais et en roumain (traduit en anglais par l’un des cinq) au cours de plusieurs représentations se déroulant dans un espace d’exposition virtuel.

Mais, du fait que cette exposition est composée de plusieurs représentations dont les thèmes varient, et sont joués de façon différente (chant, danse, monologues, …) et aléatoire. Ainsi l’exposition peut être difficile à comprendre pour le spectateur qui ne s’est pas informé et/ou renseigné sur ce qui va être représenté.

Les thèmes interprétés peuvent aller d’évènements, roumains ou étrangers, historiques ou d’actualité, politiques – tels que l’ultime discours de Salvador Allende avant son assassinat en 1973, ou bien Barack Obama et Helle Throning-Schimd faisant un selfie lors des funérailles de Nelson Mandela – ou bien artistiques tels les œuvres d’arts comme l’Enlèvement d’Europe de Rembrandt ou les mèmes.

D’où le concept d’art déambulatoire. Le spectacle dure une heure et le public occupe une place importante dans celui-ci. En effet, c’est lui qui choisit parmi quatre thèmes celui qui débute l’exposition. Il est invité à participer et interagir avec les performeurs, tout au long de leurs performances, rendant ainsi chaque représentation unique, originale, différente et plus divertissante pour le spectateur, qui devient par conséquent lui aussi acteur. Debout pendant toute la performance, il peut se déplacer où il veut, par exemple pour se mettre juste à côté des performeurs, et pouvoir mieux apprécier et voir le spectacle sous plusieurs points de vue.

Le jeu des lumières, fait par Andrei Dinu, guide le spectateur en faisant la transition entre chaque représentation, en changeant l’ambiance de la salle, par exemple en passant d’une ambiance tragique – avec les seules lumières focalisées sur les acteurs, plongeant par là même la salle dans l’obscurité – à une ambiance plus joviale avec une lumière claire qui illumine la salle.

Emmanuelle Bardet

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« Spectacle déambulatoire », ou encore « action performative évolutive » : voilà l’étrange expérience qui eut lieu à l’ambassade de Roumanie dans la soirée du 13 décembre. Le nom de cette performance n’aide pas à lever les interrogations, a priori : Delicate Instruments of Engagement, par Alexandra Pirici.

Cinq « performeurs » s’exposent aux regards des visiteurs-spectateurs pendant quelques heures, occupant l’espace qui leur est offert, jouant de leur fantasque statut mi-artiste mi-œuvre, attendant, peut-être comme les curieux venus assister à la représentation, l’étincelle saugrenue qui révèlera le sens de cette mise en scène et animera enfin cette rencontre loufoque.

Non pas que cette expérimentation soit tout à fait dénuée d’intérêt : il s’agit d’images mobiles, de paroles déconcertantes, d’expressions artistiques innovantes. Tout d’abord, abolir les limites spatiales du public comme celles des « performeurs » est une riche idée. Le quatrième mur s’écroule, les spectateurs sont invités à devenir acteurs, mais encore faut-il qu’ils acceptent et se chargent du rôle qu’on leur offre. En l’occurrence, du moins au début de la soirée, les gens déambulent, étonnés, intimidés, sur cette scène qui n’en est pas une. La plupart restent assis dans les coins de la grande salle et ne s’engagent pas scéniquement : comment le leur reprocher, lorsqu’on n’a aucune idée de ce qui est possible ou attendu ? De plus, cette expérience était décrite comme une « exposition » ; on ne touche pas aux tableaux, on les regarde.

Nul doute que les « performeurs » sont des artistes : chants, danses, mimes et déclamations en attestent. Le chant lyrique de Paula Gherghe est remarquable, tout comme le sont les déclamations de Maria Mora en roumain ou en anglais. Mais ces actes artistiques ne sont jamais que des instants esthétiques : cette temporalité singulière freine précisément toute tentative d’engagement de la part du public. Il s’agit de saynètes de quelques minutes tout au plus, qui consistent en la reproduction de discours, de publicités, d’affiches, de photographies, d’événements. Entre elles, aucun lien n’est suggéré ou proposé. Discours similaires de Melania Trump et de Michelle Obama, interprète imposteur en langue des signes lors des funérailles de Nelson Mandela, assassinat de l’ambassadeur russe Andrey Karlov lors d’une exposition à Ankara ; d’une publicité pour la marque Coca-Cola au mème de John Travolta en passant par les selfies de l’ancien président Obama, ce spectacle sert une réflexion sur l’incarnation, la représentation, la spatialisation. Les pratiques scéniques se font reflets et interrogations de nos pratiques culturelles et numériques.

Tout s’explique. Delicate Instruments of Engagement, ce sont ces artistes sur scène, qui se font les échos de nos instantanés culturels. Ce sont ces œuvres exposantes et exposées, qui identifient les actes sociopolitiques des uns et des autres. Ce sont ces élans esthétiques qui veulent engager leur public à la prise de position authentique. Malgré la nitescence de ces « instruments d’engagement », la révélation ne se fait pas. Les intuitions sans concepts sont aveugles, les concepts sans intuitions sont vides. Vides, car trop délicats peut-être ?

Bertille Rouillon

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Delicate instruments of engagement opte, à première vue, pour un concept très original : un spectacle déambulatoire où les artistes approchent les spectateurs afin qu’ils choisissent eux-mêmes, à partir d’une liste composée de quatre thèmes, l’ordre de la représentation. Le piège ? Il suffit qu’un spectateur arrive après vous, ignore la représentation en cours et choisisse le même thème pour qu’il soit exécuté à nouveau. Vous allez donc assister à la même scène, dont la durée s’étend à plus d’une quarantaine de minutes.

Autre bémol si vous n’êtes pas bilingue en anglais, l’intégralité des dialogues, pourtant peu nombreux, traduit directement du roumain, vous échapperont.

En dehors d’une dénonciation ténue de l’asservissement de nos sociétés aux téléphones portables, qui nous empêchent de voir la beauté du monde et son art, un brin de chant d’opéra maîtrisé et quelques pas de danse improvisés par-ci par-là, la portée artistique et les enjeux de cette fantasmagorie sont imperceptibles.

Exempte de toute information à propos de la déclaration d’intention de la créatrice du spectacle (et même après avoir lue la brochure), de la situation politique en Roumanie ou de certaines actualités médiatiques abordées, l’incompréhension est totale.

Le silence des artistes ne nous parle pas, n’implique aucun bouleversement, pas plus que leurs gestes ne communiquent une sensation ou une émotion tangible. L’hermétisme choisi, et sans doute recherché, rend le spectacle inaccessible. A ce flou artistique, à cette brume imprécise et confuse, certains trouvent peut-être un certain charme ; je n’ai malheureusement pas été séduite, ni sensible à ce non-manifesté.

Il serait fallacieux et artificiel de ma part de tenter de trouver un sens et une signification symbolique à cette représentation. Je n’aurai donc pas de mot à ajouter sur Delicate instruments of engagement, si ce n’est que ce simulacre d’art m’a laissée de marbre, ou tout au plus hébétée…

Clara Lucas

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Photo : Vadim Frolov