Décadance / Ohad Naharin

Décadance, Opéra de Paris, Ohad Naharin

Installés sous un plafond peint par Chagall au Palais Garnier, les spectateurs se taisent pour admirer la troupe des danseurs de l’Opéra de Paris regroupée en triangle dans des jeans moulants et pieds nus sur une musique mélangeant électro et musique traditionnelle israélienne. Cette première image est celle offerte par Décadance, nouveau spectacle chorégraphié par Ohad Naharin. Ce spectacle est avant tout une anthologie des différentes chorégraphies réalisées par Ohad Naharin au cours de sa carrière. Dix extraits d’œuvres différentes s’enchainent pendant 1h30 de manière fluide.

Avec ce spectacle de danse, le chorégraphe nous entraîne dans son monde où chaque danseur exprime par ses mouvements une énergie sauvage ou au contraire une lenteur démesurée.  En effet, deux tableaux se dessinent dans ce spectacle : celui où les artistes réalisent des mouvements très rapides et synchronisés, où on les voit sauter partout sur la scène, et celui où le temps semble en suspension, les artistes réalisant leurs mouvements dans une douce langueur. Ce style de danse Ohad Naharin l’a appelé le « gaga ». C’est une pratique basée sur le mouvement du corps et l’improvisation qui fait maintenant partie intégrante de la danse contemporaine israélienne.

Ohad Naharin réussit donc à nous faire partager une panoplie différente d’émotions allant du saisissement au rire avec ce personnage loufoque qui nous pose des questions et porte une télé à travers laquelle il nous explique la suite du spectacle. Le chorégraphe n’hésite en effet pas à faire participer le public. Des personnes sont invitées à danser un cha-cha frénétique aux côtés des danseurs révélant une image saisissante entre les danseurs habillés en noir et blanc et les personnes du public vêtus de rouge, rose, violet etc.

Mais le clou du spectacle reste avant tout cet extrait d’« Ehad mi Yodea » dont la musique correspond aux chants hébreux pour la Pâque juive. Les danseurs, habillés de costume proche de ceux des juifs orthodoxes, s’assoient en demi-cercle sur des chaises puis se relèvent pour crier les paroles. Petit à petit, les costumes vont être enlevés jusqu’à ce que les danseurs se retrouvent en sous-vêtement sur scène. Ce moment a une signification forte que l’on peut interpréter comme une libération du dogme religieux. Avec cet extrait une dimension politique à l’œuvre est amenée et un moment fort voire même troublant nous est livré.

Pour conclure, Décadance est un spectacle fort en émotion qui ne vous laissera pas indifférent. Malgré une peur que la pièce soit trop contemporaine, on est vite rassuré car Ohad Naharin sait nous faire ressentir la danse. Les costumes quoique simples mettent en valeurs les mouvements des danseurs et se fondent bien avec cette envie de fluidité et cette vision expressionniste du « gaga ». En sortant de la salle, vous n’aurez plus qu’une envie : vous déhancher sur votre musique préférée.

Eva Josselin

Le décalage, la surprise, le surgissement de l’inattendu sont les éléments forts de ce programme. Les quelques quarante danseurs constituant le corps de ballet s’amusent à nous désarçonner tout au long de la représentation. Le spectacle entier est structuré par un jeu autour des contraires, des oppositions, jonché de moments de rupture déroutants qui oscillent entre l’absurde et le burlesque.

Cette œuvre a l’originalité d’oser interagir avec le public, de le faire participer, de se moquer de lui et de ses attentes, jusqu’à faire ressortir ses propres contradictions.

Le rideau s’ouvre sur un orateur en costard, micro à la main, demandant aux spectateurs de manière ostensiblement pompeuse de bien vouloir éteindre nos téléphones. Son attitude surjouée, son intonation trop froide suffisent à troubler l’auditoire. Il faut un instant de concentration pour se rendre compte que la représentation a déjà commencé. La première partie du ballet présente des danseurs habillés de couleurs vives, formant un groupe, une masse unique qui oscille puis danse dans une synchronicité étonnante. Cette chorégraphie dure seulement quelques instants, et déjà une rupture se crée au sein du groupe de danseurs, faisant vaciller la cohérence des mouvements. À partir de là, les danseurs vont s’éparpiller sur scène, avec tous leur vocabulaire artistique propre, leurs mouvements caractéristiques, créant un désordre apparent qui s’avère être un véritable chaos ordonné, où chaque corps semble se mouvoir de manière arbitraire, mais où toutes les collisions sont évitées, où l’équilibre de scène est maintenu et où une forme de symétrie peut même être perçue dans le tourbillon des corps.

Encore une rupture, et c’est le présentateur du début qui revient sur scène pour inviter le public à se lever. La salle de l’opéra joue le jeu, et c’est près de deux mille spectateurs qui se retrouvent debout en pleine lumière, hors de leur zone de confort. Les faisant rasseoir par petits groupes, l’orateur finit par sélectionner une personne du public, pour l’inviter à venir sur scène avec les artistes. Au bout d’un moment, il s’agit en fait d’une vingtaine de spectateurs des premières loges qui est entrainé devant le reste du public pour un ballet presque improvisé avec les danseurs professionnels.

Ce ballet s’affranchit des codes classiques pour mieux surprendre les spectateurs il ne se laisse arrêter ni par la pudeur ni par la bienséance et nous pousse en dehors de notre zone de confort en exigeant de nous une participation inattendue. Cette volonté de rupture se retrouve même dans le choix des pièces musicales, puisqu’un Nisi Dominus de Vivaldi suit immédiatement une musique traditionnel arabe et qu’à cette œuvre classique succède un remix pop des années 90 de Somewhere Over the Rainbow.

En somme, un ballet surprenant et joyeux où se mêlent à foison des performances chorégraphiques fascinantes et des ruptures de rythme relevant presque du ressort comique dans leurs tournures.

Sam Blanc

« Nous vous prions de bien vouloir éteindre vos téléphones portables maintenant ; si vous ne le faites que plus tard, non seulement vous gênerez vos voisins, mais en plus vous manquerez une partie du spectacle, ce qui serait dommage. » recommande d’une voix lente et monotone un présentateur tout de noir vêtu. La banalité de la phrase contraste avec le ton quasi-robotique du curieux personnage. L’esprit de Décadance est ainsi donné dès le début : ce sera un spectacle décalé et troublant, qui contraste grandement avec le cadre prestigieux et classique du Palais Garnier dans lequel il a lieu.

S’alternent en effet des séquences très différentes, composant ensemble un patchwork de l’œuvre d’Ohad Naharin. Il y a celles où les artistes du Ballet dansent en improvisation, grâce à la technique du Gaga, inventée par le chorégraphe israélien. En résultent des corps désarticulés, désaxés ; les mouvements ne sont pas harmonieux, mais n’en sont pas pour le moins inesthétiques. Tou·te·s parviennent à nous communiquer le plaisir qu’ils éprouvent à marcher en se déhanchant fabuleusement sur une musique des Beach Boys et de rire aux éclats sur des musiques électro ; bref, à déconstruire les mouvements de leurs corps formés à la danse classique.

A ces moments de déconstruction succèdent des passages harmonieux où les costumes sont des costards, tant pour les danseurs que les danseuses, où tou·te·s chantent avec force en hébreu, arquant de manière spectaculaire leurs corps un à un, avec une énergie et un plaisir qu’ils communiquent à la salle. Mais les scènes sont toujours ponctuées d’absurde : les danseurs et danseuses finissent en sous-vêtements sur une musique traditionnelle juive.

Alors que parfois les lumières s’allument pour éclairer le public du palais Garnier, le présentateur fait plusieurs apparitions, brisant systématiquement le quatrième mur. Il y convie les spectateurs à se lever et, non sans ironie, mais toujours avec la même monotonie, décline des critères nous autorisant à nous asseoir. C’est à la fois gênant, drôle et surprenant. Une autre scène et ce sont les danseurs qui vont chercher dans le public des personnes de tout âge et genre, les font monter sur scène, et incitent à danser même les plus timides et réfractaires. Ils y parviennent, et le cha-cha-cha qui sert à ce moment-là de bande-son nous fait rire. Les spectateurs-danseurs sont applaudis et félicités, l’émotion du public est palpable. Les interprètes du ballet nous quittent ensuite avec un mot : « Welcome », comme pour conclure ce spectacle dont je dois avouer ne pas avoir tout compris.

On en sort cependant avec un irrépressible sourire aux lèvres, l’esprit un peu confus, et une pressante envie de tortiller des fessiers, de bouger son corps, car voilà une des principales choses que je retiens de Décadance : bouger, c’est déjà danser.

Camille Lichère

Photographie : Julien Benhamou / OnP