Cuentos de Azúcar / Eva Yerbabuena / Théâtre Chaillot / Février 2020

Image d’entête : Galerie du Théâtre Chaillot (c) Juan Tomas

Le Théâtre national de danse Chaillot accueillait ce jeudi 06 février 2020 Cuentos de Azúcar, dans le cadre de la biennale d’art flamenco. C’est un spectacle qui associe la danse andalouse d’Eva Yerbabuena, les musiques à la guitare flamenca de la bande d’Alfredo Tejada et de José Valencia ainsi que le chant japonais d’Anna Sato. Cuentos de Azúcar est dirigé par Eva Yerbabuena et la compagnie de danse flamenco qu’elle a fondée en 1998.

La représentation durait quatre-vingts minutes durant lesquelles le public entier était plongé dans un monde touchant, onirique. J’imagine que le spectacle avait pour fil conducteur la vie de la danseuse, son trajet à travers la persévérance, la désolation puis l’affirmation de soi. Le rythme était divisé en trois phases, en fonction des moments hauts ou bas que la danseuse traversait dans ce qui semblait représenter le cours de sa vie.

La mise en scène choisie pour ce spectacle de danse était minimaliste, avec des éléments rappelant les deux cultures, japonaise et espagnole – tels que les costumes typiques ou les motifs projetés. La scène était ronde, entourée de spirales en fer, représentant sûrement le cercle de la vie. C’est à l’intérieur de celui-ci que les danses de flamenco étaient exécutées. Les chants japonais étaient quant à eux chantés en dehors de ce cercle – ce qui me faisait penser à une aide gardienne, extérieure, guidant la danseuse au cours des événements auxquels elle devait faire face.

Ce mélange de danse, de chant et de concert de flamenco donnait vie à la représentation, au point que des spectateurs espagnols se sont mis à accompagner les acclamations et les chants traditionnels.

— Angélique BANTIKOS

Un cercle s’ouvre au public. Un cercle fermé où défilent des estampes aux traits nippons. Puis des mains, des visages sous une robe – des visages dont l’on ne distingue pas le ou les corps. Au fil du spectacle, le fil narratif se construit en une dichotomie, passant de la voix prêtresse d’Anna Sato à la cadence énergique de la danseuse et chorégraphe Eva Yerbabuena.

Dans un premier temps, la chorégraphe tente de narrer son désir de mélange culturel, de l’Espagne au Japon. Elle les divise puis les unit d’une manière qui, sans les opposer, les renforce. La lutte se trouve – non pas dans un combat entre différents arts, mais dans l’apparence des corps, dans la gestuelle des deux femmes qui, d’une façon ou d’une autre, expriment un combat personnel. Une femme qui, emprisonnée dans un cercle, se transforme en un automate dirigé par les voix plaintives et cinglantes des hommes. Un automate dont les percussions et la guitare semblent dicter le rythme – celui de ses jambes et, en même temps, celui de son cœur.

Puis l’apparition d’une danse, bien plus contemporaine et qui vient briser le flamenco : l’apparition d’un duo de danseurs qui, peu à peu, défont le cercle. Malgré l’originalité et la présence scénique des deux danseurs, la poésie et le charme qui opéraient au début semblent s’estomper derrière une danse aux traits grossiers et à la limite du théâtral. Peut-être la constance poétique tend-elle à s’effacer au profit d’un ressenti plus personnel ? Celui du parcours d’Eva Yerbabuena, passant du flamenco au contemporain, puis à cette rencontre presque initiatique avec les traditions japonaises ?

La représentation se perd dans des scènes étranges où l’intention est assez floue, voire grotesque. Puis, un coup d’éclat : Anna Sato revient sur scène. Aucun geste, seulement sa voix et son visage impassible, immuable. C’est peut-être à ce seul instant que l’alchimie entre les deux cultures se crée vraiment, non plus dans la volonté de représenter la beauté de ces deux arts – mais en créant une nouvelle piste artistique et en faisant de ce chant traditionnel et de la guitare andalouse une parfaite harmonie. Le dialogue raisonne si bien entre la langue espagnole et les tonalités japonaises qu’il semble en avoir toujours été ainsi.

Et enfin, toute la poésie autour de ces femmes, de ces chants, de ces musiques fait sens. Il y a, à travers cette musique autour du monde, une réconciliation – et on peut y voir la fin des figures cauchemardesques du début ; fin qui permet l’intimité entre les deux femmes, extirpées de leurs traditions.

— Alice VALLS