Création : Faun, Dogs sleep, Les Noces / Cherkaoui, Goecke, Lidberg – Opéra Garnier

Ce soir au Palais Garnier nous avons rendez-vous avec les chorégraphes Pontus Lidberg, Marco Goecke et Larbi Cherkaoui pour trois pièces, trois univers radicalement différents : Cherkaoui ouvre par Faun et Goecke et Lidberg suivent avec deux créations exclusives pour l’Opéra de Paris, Dogs sleep et Les Noces.

Le rideau se lève donc pour Cherkaoui. D’abord un homme, seul en scène et en caleçon, dans une simplicité de corps souple et déstructuré. Une femme l’y rejoint, pas plus habillée, pas moins animale que lui. Derrière eux, une forêt et le rayon d’un astre qui sillonne la scène. Devant eux, l’orchestre et sa musique étrange, douce, qui accompagne les arabesques des danseurs.

L’homme surprend par sa malléabilité ; gouverné par une force extérieure, il est le ruisseau scintillant, il est le vent entre les branches, il est le souffle même de la nature. La femme se tient plutôt au second plan, ombre du masculin qui parfois le complète, androgyne, monstre à quatre jambes. Dans nos sièges, on ne sent plus nos os, on oublie jusqu’à notre consistance.

Une œuvre poétique courte dont on vient pourtant rapidement à satiété. Manque de caractère ?

Le rideau tombe, les lumières s’allument, on change le décor.

Place à Dogs sleep. La pièce attaque également avec un seul en scène, cette fois noyé dans un nuage de fumée continuellement alimenté à l’odeur de médicament à la fraise. Il est rapidement rejoint par d’autres danseurs faits à l’identique : torses nus ou couverts d’un habit chair pour les femmes, les cheveux plaqués sur la tête et vêtus d’un pantalon noir ample à franges argentées.

Mais ici, à l’inverse de Faun, le corps est réduit à ses angles : on montre les coudes, les genoux, les doigts sont crispés, la gestuelle frénétique. Les jambes secouent l’air opaque, le rythme des mouvements est impressionnant, très vif. On y voit l’homme-machine auquel on fait violence, qui se fait violence, pris d’une sorte de folie dans le tourbillon du sommeil. Les souffles lourds, pesés, tchtchtch, alternent avec des chants suraiguës et des berceuses performées : le public rirait, mi-séduit, mi-nerveux, s’il n’y avait pas cette musique épaisse pour conduire la découpe des mouvements réguliers des danseurs qui captivent l’audience avec sérieux. La pièce clôture sur un « Dormez bien. » théâtral qui révèle la farce et nous arrache un sourire.

L’entracte arrive alors et abrège l’état de fascination.

Quatre pianos et une chorale s’installent dans l’orchestre. Vous avez vu Décadence d’Ohad Naharin ? La pièce de Lidberg manque malheureusement d’un peu d’originalité ; en même temps, difficile de passer après le génie fantasque de Goecke. Dans une rythmique et des costumes similaires à l’œuvre de Naharin, Lidberg raconte les relations amoureuses dans leur forme la plus moderne ; on y voit l’interchangeabilité et la recherche de la performance, de la rentabilité de la dépense de son temps propres aux applications de rencontre tandis que des roses géantes boutonnent et fanent à même le plafond.

Rétrospectivement et en interrogeant la mise en commun des trois pièces, on se rend compte qu’on nous a donné à voir l’homme dans son acception triptyque : l’homme-animal, l’homme-machine et l’homme inter-hommes. Moi, je retournerai voir Goecke.

Valentine Lesser

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La sonnerie retentit dans la majestueuse entrée de l’Opéra Garnier à Paris. Il est dix-neuf heures quinze, les derniers spectateurs sont priés de se presser et de regagner la salle de spectacle. Je monte le somptueux escalier tout en dorure et sculpture, apercevant au passage quelques retardataires qui finissent de siroter un verre au bar. Arrivée au quatrième étage, deux ouvreurs de portes dans leurs costumes sobres (Antonin, étudiant en architecture et Jeanne en design d’objets) m’indiquent que je suis au deuxième rang, place 36, dans l’Amphithéâtre.

Le spectacle n’a pas commencé mais c’est tout comme. Un imposant lustre de cristal éclaire d’une lumière tamisée la salle mais aussi la fresque de Chagall au plafond.

Ce cadre me ravit, le spectacle peut commencer !

Ce soir a lieu au Palais Garnier un ballet réunissant trois metteurs en scène, en une : Cherkaoui ; Goecke ; Lidberg. Trois visions singulières du ballet.

Cherkaoui ouvre la danse avec Faun. Le spectacle n’est pas nouveau, le Belge connaît bien la maison. Sur la mélodie de Debussy, le faune, entre en scène. De grands arbres dessinés dans le fond constituent le décor (épuré) de ce ballet. Sur la grande scène, dans la semi pénombre, le faune ondule et désarticule son corps. La nymphe le rejoint quelques mouvements plus tard, elle aussi tout en ondulations et désarticulations. Les corps se cherchent, se trouvent parfois, s’éloignent puis se retrouvent. A la frontière entre animalité et humanité, les deux danseurs brouillent les pistes et captivent le spectateur le temps d’une musique.

Le premier tableau se termine. Quelques minutes s’écoulent. Changement de décor, changement de metteur en scène. Le deuxième tableau s’ouvre.

C’est une première pour l’Allemand Goecke au Palais Garnier, sa création Dogs Sleep s’ouvre sur la musique de Toru Takemistu. Une épaisse fumée recouvre le sol de la scène. Les danseurs – hommes comme femmes – vêtus seulement d’un pantalon le torse nu se succèdent tour à tour sur la scène et soulèvent l’épaisse fumée blanche. Les gestes sont mécaniques, les mouvements saccadés. Les musiques, comme les danseurs, se succèdent aussi : Ravel, Debussy et enfin Sarah Vaughan dans un répertoire jazz rythment, ou non, les danseurs.

Dans la semi pénombre et l’épaisse fumée, le spectateur est comme plongé dans un rêve. Les danseurs accélèrent, puis ralentissent, seul, à deux ou à sept sur la scène. Le spectateur est quelque peu dérouté, certains d’entre eux choisissent même de quitter la salle.

Le deuxième tableau s’achève, le lustre s’allume doucement. On attend, patiemment, la dernière danse. Les trente minutes d’entracte laissent juste le temps à l’orchestre de s’installer. Les quatre pianos à queue sont prêts, le troisième, et dernier tableau commence.

C’est le metteur en scène suédois Lidberg qui clôt le spectacle avec Noces – ballet sur le rituel du mariage paysan dans l’ancienne Russie –. Lidberg s’intéresse à cette œuvre pour la faire sienne en réactualisant le sujet du mariage. Loin de la campagne russe, dans un décor épuré (aussi), dix-huit danseurs se découvrent, s’apprivoisent, dansent le temps d’un instant puis se séparent et retrouvent un partenaire. Les habits sont colorés, le rythme effréné.

Le dernier tableau s’achève, le lustre s’allume une dernière fois pour ce soir.

Je descends songeuse le somptueux escalier pour prendre le métro. Si je n’ai pas tout apprécié de ce spectacle hybride aux ambiances souvent tristes, les metteurs en scène ont réussi une chose : me transporter le temps d’un spectacle.

Alexandra Lagarde

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Une fois assis dans la salle de spectacle de l’Opéra Garnier, les yeux levés en direction de la splendide peinture murale de Chagall au plafond, le rideau s’ouvre et nous plongeons soudainement dans l’atmosphère vaporeuse et tourbillonnante de la danse contemporaine. Dans le cadre du 350e anniversaire de l’Opéra national de Paris, trois écritures contrastées s’offrent à nous : Faun, un corps à corps sensuelcréé en 2009 par Cherkaoui, la folle segmentation du style de Goecke dans Dogs Sleep, et enfin la course-poursuite amoureuse de Pontus Lidberg avec Noces. Dans le premier ballet, un danseur au corps sculpté, aux geste précis et gracieux, joliment mis en valeur par l’éclairage en demi-teinte, fait rapidement la rencontre d’une jeune femme singulière. Le couple se cherche et s’apprivoise pour former un duo érotique sur la musique de Claude Debussy. Ce scénario conçu et dansé en 1912 par Vaslav Nijinsky, fit scandale pour sa représentation osée et moderne. Toutefois, Cherkaoui n’hésite pas à revisiter les danses des Ballets russes en nous offrant une chorégraphie acrobatique où les corps se croisent, s’entrelacent, afin de nous immiscer dans l’univers attirant de la séduction sauvage, langoureuse et passionnée. La transition du premier au second ballet, première représentation à l’Opéra Garnier de Goercke, est assez surprenante. Si le premier ballet explore la sinuosité des corps dans des mouvements courbes, Dogs Sleep nous plonge dans un chorégraphie étonnante à laquelle nous pouvons rester hermétique. La théâtralité des gestes saccadés des danseurs jusqu’à la prononciation aiguë de cris visent à accentuer leur métamorphose en oiseaux pour nous emporter dans un espace-temps indéterminé. Une invitation à lâcher prise face à une réalité trop oppressante ou bien Goecke cherche-il à questionner l’existence humaine en embuant la scène d’une fumée épaisse dont on discerne vaguement des corps émerger ? Libre à nous d’y trouver une interprétation personnelle mais cette performance, qui tend à se démarquer des deux autres par une certaine originalité, reste difficilement accessible. Pour clore ce spectacle, le dernier ballet, Les Noces mis en scène par Lidberg, renoue avec les grands ballets russes en faisant danser sur scène un nombre conséquent de danseurs aux tenues décontractées. C’est en chemise, salopette et tee-shirt, que l’on contemple les portés des danseurs, coordonnés selon une dynamique d’ensemble, sur la musique audacieuse de Stravinsky. Cependant, le choix de la scénographie, deux grosses roses kitsch en toile de fond qui descendent et remontent selon un procédé de « deus ex machina », apparaît sans grande cohérence et élégance esthétique. Nous regrettons les quinze minutes de Faun et aurions aimé une prolongation de ce premier ballet, nettement moins long que les deux autres, et pourtant si fidèle à la beauté et subtilité des comportements amoureux.

Pauline Derosereuil

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Le nouveau spectacle de l’Opéra national de Paris tient toutes ses promesses. On s’émerveille devant Faun, on retient son souffle avec Dogs sleep et on se laisse transporter par Les Noces. Ce trio singulier présente ainsi une mise en scène atypique du chef d’œuvre Prélude à l’Après-midi d’un faune de Claude Debussy, ainsi que deux créations.

Faun de Cherkaoui offre un univers onirique singulier, presque dérangeant au regard de la désarticulation des corps du couple de danseurs. Ces derniers se contorsionnent à l’infini au point de questionner leur humanité, pour un temps ils sont des créatures. Ce ballet créé en 2009 laisse place à l’étrange, où pourtant on se laisse transporter sans retenue. L’écran au fond de la scène sur lequel est projeté ce qui semble être une forêt devient féérique, presque réconfortante. Petit à petit, les créatures s’apprivoisent et le spectateur est envoûté.

Marco Goecke propose Dogs sleep, une création remarquable par sa mise en scène. Piégés derrière un drap, se mouvant dans une épaisse fumée, les danseurs se livrent à une performance exceptionnelle. L’orchestre interprète Ravel et Debussy avec brio. On pourra saluer l’idée d’intégrer de la musique enregistrée incitant ainsi le spectateur à redoubler d’attention. Cet élément unique ajoute à la singularité de la création, qui s’applique à pousser les frontières du ballet.

Avec Noces, Lidberg, au regard des costumes et de la dynamique artistique, semble s’inspirer de West Side Story. On retrouve le thème usé de l’amour remis au goût du jour : les couples se font et se défont sous d’énormes roses – le comble du kitsch – qui symbolisent le cycle des rencontres. Une nouvelle fois la performance des danseurs est exceptionnelle. Les chanteurs, accompagnés du chœur, parviennent à transmettre une très belle émotion.

Ces trois visions offrent à vivre un moment merveilleux chacun à leur manière, de même qu’ils interrogent les codes du ballet et de l’opéra. Une très belle découverte en danse contemporaine qui donne envie d’aller au-delà des grands classiques !

Charlotte Geoffray

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L’Opéra National de Paris consacre du 5 février au 2 mars deux créations pour le ballet intitulées « Dogs Sleep » de Marco Goecke et « Les Noces » de Pontus Lidberg, avec en ouverture le « Faun » par Sidi Larbi Cherkaoui. Une alliance chorégraphique qui peut surprendre, mais qui laisse entrevoir trois visions singulières de la danse, interrogeant chacune le rapport à autrui.

Sur la célèbre composition musicale de Claude Debussy Prélude à l’après-midi d’un faune, le pas de deux recompose la pièce L’Après-midi d’un Faune (1912), en hommage à Vaslav Nijinski. « Faun » de Cherkaoui est une véritable ode à l’amour. Baignant dans une lumière douce et chaleureuse, le faune et la nymphe se montrent, s’exhibent, s’adonnent à une parade amoureuse. La sensualité animale nous renvoie à nos propres désirs : entre mouvements voluptueux et fusion intime, le couple, presque nu sur la scène, provoque « une sensation de magie », selon le chorégraphe.

Lorsque la passion ardente s’évanouit, une brume blanchâtre envahit la scène, installant une atmosphère angoissante. Les corps plus nombreux, torses nus vêtus d’un seul pantalon noir, contrastent avec la duo précédent. La gestuelle saccadée, tranchante et frénétique des danseurs mise en scène par Goecke dans « Dogs Sleep » est emprunt de l’expressionnisme allemand des années 1930. Les corps, gouvernés par une sorte de fièvre nerveuse, apparaissent en clair obscur. La vision est cauchemardesque. La musique renforce le sentiment d’abandon avec les violons stridents de Requiem for Strings de Toru Takemistu, ou encore ceux plus légers de « Fêtes » de Debussy. « Toutes mes chorégraphies sont des voyages. Des voyages vers des mondes nouveaux qui me font peur mais qui piquent ma curiosité », évoque Goecke.

Enfin, le dernier tableau laisse place à une course effrénée de femmes et d’hommes qui s’unissent et se désunissent, s’aiment et se déchirent. « Les Noces » de Lidberg, proche du folklore russe, interroge le mariage au XXIème siècle.

Chaque chorégraphe élabore chacun leur propre langage du corps. A travers ces trois visions de la danse, les sentiments montent en puissance.

Laura Barbaray

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Photo : Ann Ray