Courts-métrages américains en compétition [Champs Élysées Film Festival]

Un cinéma de l’initiation

Le Champs-Elysées Film Festival, parce qu’il projette des films américains et français, permet la comparaison. Celle-ci se révèle précieuse, non pas pour en conclure qu’une nation est plus talentueuse que l’autre, mais parce qu’elle permet de mettre en exergue les grandes questions qui les tourmentent. A la fin de la projection des huit courts-métrages américains, force est de constater que deux thématiques obsèdent leurs artistes : l’adolescence et l’étrange. Tous traitent en effet d’une première fois ou d’un dévoilement, celui-ci souvent expérimenté dans la peur.

Ainsi, la jeune fille de How does it start ? agit pour la première fois face à l’impératif du désir qu’elle ressent dans la violence. Il est formaté par l’inconséquence des adultes et par des lectures dont le désir masculin est l’unique enjeu. Ce désir nouveau, aux frontières encore floues, est également le sujet de Jeremiah. Ce court-métrage, à l’esthétique tout à fait différente du premier, reprend les codes du cinéma d’horreur : musique traînante dont l’intensité augmente soudainement, sensation d’être suivi dans la rue, nuit omniprésente, monstre digne du Voyage de Chihiro, tout y est. Tout y est pour dire à quel point refuser son amour à quelqu’un, sous prétexte que son désir ne correspond pas à la norme, peut faire de mal. Le salut vient de l’autre, de sa capacité à comprendre sans juger et à refermer la porte du placard dont les monstres s’échappent…

Cette initiation au désir correspond donc souvent à une première fois : se dévoiler à l’autre, oser assumer son désir et voir son corps changer. C’est notamment ce que filme de manière très brute Erica Scoggins dans The Boogeywoman (La Croque-mitaine en français) : l’héroïne y a pour la première fois ses règles, et la caméra, filmant au plus près la jeune fille, initie le spectateur à cet événement qui peut rendre si vulnérable. L’esthétique maîtrisée du court-métrage n’empêche pas que son sens ultime échappe au spectateur, plongé à nouveau dans le cinéma d’horreur dont le sang est cette fois thème principal.

Les adolescentes sont bien le cœur battant de cette séance de projection et l’amitié qui les lie est le sujet de Liberty and Night Swim. Le premier, qui met en scène la communauté Afro-Américaine, esquisse le deuil qu’a vécu récemment l’une des deux jeunes protagonistes. Parce qu’il présente le quotidien dans tout ce qu’il révèle de tendresse partagée, du linge étendu aux cheveux coiffés avec patience, Liberty possède un éclat qui brille d’autant plus après l’horrifique mise en scène de la peur. La danse, les glaces, les corps vivants et libérés, rien ne dissimule pourtant la dure réalité d’une Amérique où le souvenir de la ségrégation n’est pas si lointain. Night Swim au contraire, loin de filmer la relation solaire que partagent les deux jeunes femmes de Liberty, met en scène une amitié malsaine dont les conséquences dépassent celle qui se laisse envahir par son désir de possession. Par son écriture très habile, le court-métrage brouille les lignes entre ce qui est légitime et ne l’est plus, entre le sentiment d’abandon et ce qui devient vite pure manipulation. Par la mise en scène de ce désir naissant, de la mise à nu des peurs et de la confiance accordée, cette séance de courts-métrages américains est une séance initiatique, pour ses personnages comme pour ses spectateurs.

Mathilde Charras

Categories: Cinéma, reportage