Palmarès 2013


286 poèmes reçus, 5 poèmes primés
*

Prix Lionel RAY, Prix du Président de l’Université
Héloïse THOMAS pour Kahlo
(Etudes anglophones à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon)
*

Prix de l’U.F.R. de Langue française
Pierre-François LINTINGRE pour Nord
(DES Radiodiagnostic et imagerie médicale à l’université Ségalen de Bordeaux)
*

Prix du Service Culturel
Mathilde SEGONDS pour L’assiette
(1ère année à l’Ecole supérieure d’art et de design de Saint-Etienne)
*

Prix de la Francophonie
remis par l’Agence Universitaire de la Francophonie

Olga BELOVA pour Un automne à Harlem
(Année de préparation à l’AGREG de Russe à l’Université Paris-Sorbonne)
*

Prix de La Traductière
Laura KARRER pour Du Molloy dans la démarche
(Master 1 en Droit public général à l’université de Montpellier 1)


Kahlo

le Degas que je t’ai apporté orne le mur de ta chambre
les danseuses bleues cachant
le plâtre qui s’effrite

il aura fallu traverser l’Atlantique se retrouver
dans une cuisine éclairée à l’halogène
l’ampoule nue les vitres ouvertes malgré le froid
où ta cigarette se consume

les soirs d’hiver à Boston le soleil mourant
dans les arbres sur Harvard

pour te dire enfin je suis là je suis de retour
j’écris comme Frida peint
avec le sang de tout ce que je ne pourrai vivre

la distance se cimente
nous nous comprenons

difficilement.

Héloïse Thomas


Nord

1) À l’Ouest : crachins.
(Péninsule de pluie ancrée aux chaluts, arrachée aux falaises). À perte de vue : guirlandes de cirrus crayonnées d’embruns.

La façon dont le granit reflète infiniment l’idée du noir. Dans la petite église : l’absence de vitrail. Le long de la nef, la charpente hauturière sculpte en arcs brisés sa carène. Au creux de l’alcôve, la maquette d’un navire ex-voto. L’ombre de Sainte Anne découpe le mur de l’abside. Et noir, encore : fleuves d’algues bercés le long du port.

Blanc – Le balancement de l’écume moussant contre l’étrave. Au môle, dans le claquement du ressac : la courbure des voiles. Pluies de plumes… Le trémail scintillant du reflet des écailles. Quelques flocons penniformes dans le sillage d’un battement d’ailes. Et sous le lit des gerçures encore ce goût de sel.
Sans oublier sur le ciel en amont des poussières de silence et sous les nuages la marée qui tance
L’ankou.

2) Au Sud : pigments.
(Collines de parfums lézardées de couleurs). À perte de vue : corolles de rayons ocre suspendues en grappes.

La façon dont les ruelles se diaprent des clapotis d’une lumière blonde. À la fenêtre ouverte : le soleil tartine au miel un losange du parquet. Sous l’ombre effleurée des feuillages, lourdeur des pas dans la poussière… Au creux d’une venelle paressent des golfes de jour. Chambranles distillés en épis de lavande.

Plus loin une fontaine orangée de lumière ; le frisson de l’eau portée à mes lèvres, la fraîcheur de la margelle contre ma peau… Sous les tuiles faîtières, ruissellements de lierres ou de glycines. Là-bas, quelques figues tombées sur l’herbe jaune. Le long du potager, le soleil bat comme une tempe. Odeurs des oliviers et du mimosa.

Sans oublier à l’horizon quelques bories, amas-sommeils inertes de pierres brûlantes croulant
Sous le poids de l’oubli.

3) À l’Est : minéraux.
(Croissant d’aiguilles coiffant les Alpes). La grisaille des forêts à n’en plus finir… Jusqu’au versant d’ubac : alternance verte et brune des massifs de hêtres et d’épicéas.

L’impression que les neiges éternelles ici sont éphémères. Glaciers fondus de cascades confluant en torrents. Terre calcaire glacée dans l’humidité des tourbières.
Ces végétaux dont j’ignore le nom : sortes de houppes d’éponges déshydratées fleurissant à même la roche.

Dans les yeux, une poussière de craie (géométrie karstique sculptée par la pluie et les sources d’eaux-vives). Au creux des chapelets de dolines : terra rossa touffue de fougères. Plus loin, bordant les nuages, parois rocheuses déchiquetées, rigoles, crevasses, lapiaz…

Sans oublier sur le sol quelques fossiles : au bout des doigts l’enroulement râpeux immobile des ammonites
Millénaires.

4) Exil septentrional. (Aucune issue. derrière-moi
la pente     du ciel     obstinément     sur la mer         à n’en plus          pouvoir
Respirer.)

Pierre-François Lintingre


L’assiette

Tu vas dans ta chambre.
Tu vas dans ta chambre parce que ce que tu as fait n’est pas gentil.
C’est facile de faire tomber l’assiette.
C’est si facile.
Faire résonner le bruit dans les murs de la pièce.

Lui aussi, avant, il a envoyé la vaisselle valdinguer.
Lui aussi, quand il hurle, tu sais bien que c’est parce qu’il ne veut pas que tu deviennes comme lui.

Mais tu ne peux pas voir.
Ça.

Alors tu vas dans ta chambre.
Et tu te tais.

Tu pleures en silence.

Tu repenses à l’assiette.

Sur le bord de l’évier.
En train de sécher.

Tu l’as regardée.
Tu as tendu le bras.
La brillance de la texture t’a renvoyé une douceur inexplicable.
Tu voulais toucher la porcelaine pour toucher du coton.
Pour entendre le bruit que tu entends, aux repas de famille que tu détestes tant.
La seule chose que tu aimes, c’est d’entendre l’entrechoc des assiettes.
Le son.

L’envie de briser la douceur.

De déchirer. De mordre dans ce vernis raffiné.

L’assiette. Tu l’as tenue entre tes mains.

La confrontation de ta peau avec l’objet a été d’une violence inouïe.
Tu n’as pas pu la tenir.
Tu n’as pas pu supporter.

La grâce de la dentelle avec tes mains diaboliques.

Tu t’es sentie sale face à cela.

Face au trésor de la beauté.
Tu as souillé.

Tu as lâché la porcelaine.
Qui est venue s’écraser au sol.
Dans un tintement aigu.

Même sa mort est subtile.

Et tes yeux la salissent.

Tu es en colère mais tu as honte.

Tu détournes le regard.

Et lui qui te dit Va dans ta chambre.
Il préférait aussi la beauté à ton vice.

Mais toi tu sais bien détruire.
Tu sais bien.
Faire ça.

Tout ce qui te dépasse.
Tout ce qui te rend folle de jalousie.

Tu brises.
Tu jettes. De toutes tes forces. Contre les murs.

Ta colère est sans fin.
Sans but.

Tu vas te noyer.
Te noyer dans le doux vernis de cette porcelaine.

Et tu le sais.

Tes yeux sont noirs.

Mathilde Segonds


Un automne à Harlem

« Harlem’s residents experience the highest asthma diagnosis rates in the nation, and incidence rates of AIDS, diabetes and heart disease which are among the highest in the country. 37 percent of the residents live below the poverty level. »

Je fais un peu de place dans ma tête, pour regarder le monde qui m’est offert ce matin de pluie et comme dieu, après la création, j’ai envie de dire : “c’est bien”.
Le vent est âgé d’un jour. Comme partout ailleurs, dans Harlem, les fleurs font leur travail de fleurs, elles fleurissent.

Jours de pluie, les vendeurs de faux parfums sur la 125ème couvrent leurs étalages de cellophane. Ça fait une file indienne de dames voilées sur un tableau impressionniste, avec les taches dissonantes des églises faux-gothiques, comme des boîtes à chaussures moisies, oubliées par des géants, partis d’ici il y a longtemps.

Une boutique sur deux vend de l’or ou l’achète.
Des vieux aux visages froissés regardent toute chose attentivement. Des gens aux yeux tristes traînent dans les rues, comme des  chiens tenus en laisse courte par la vie. Mais l’allure générale est plutôt fière, je dirais même insolente.
Un jamaïquain à l’angle de la 123ème vend des calottes avec l’inscription “UTOPIE” sur le front.
Je croise une dame accompagnant un homme en chaise roulante, des larmes coulent de ses yeux alors qu’elle sourit au vent, par désespoir, par rébellion, pour que le bon et le mauvais ne s’étouffent pas jusqu’à disparaître comme si on était déjà morts. 

Le prosélytisme est très fort dans le quartier : dans la rue, on vous propose des images d’Epinal, où Jésus dans sa toge anachronique ressemble à un homme d’affaire travesti.
Dimanche, à l’église, les petites vieilles portent des chapeaux en forme de navettes spatiales.
Pendant la messe, les adeptes tendent les mains, poussent des petits cris indistincts (“yea”, “oumm”, “haaa”) et bougent leur corps comme pour chasser des frissons.

Du côté de Broadway c’est plutôt “hispano”. La rue est remplie de boutiques dont la marchandise hétéroclite déborde sur les trottoirs : des claquettes en plastique, des noix de coco, des petites trompettes (dont la destination reste à ce jour un mystère pour moi), du coriandre frais en guise de prairie pour le petit cheval électrique, des statues de La Vierge rayonnante dans un coquillage rose bonbon. Des vieux jouent aux dominos devant une enseigne “ESPIRITUAL READING” manuscrite sur un bout de carton.

Au bord de Hudson river il y a une piscine découverte. Au couchant, la piscine et le fleuve avoisinant multiplient à l’infini des lambeaux gris aux liserés flamboyants. Plus loin, une terrasse vous accueille avec la senteur étouffée de ses fleurs et une vue sur un pont décoré d’un collier des feux follets. Chaque jeudi, le « Harlem Renaissance Orchestra » y fait danser quelques habitués. Leur « swing » est impeccable. Sur les sons prolongés, on glisse comme sur des monticules de glace, ça coupe un peu le souffle, mais ça ne fait pas peur.

La pluie est finie maintenant. Il y a un vent à l’arrière-goût fraîchi. L’été finira. Dans l’air humide de neige se cachera le trouble des fleurs à venir. Les oies s’en iront vers le sud. Elles ont vraiment du mal à se mettre en route, trop lourdes, elles ressemblent à des bateaux en bois : la gravité les fait craquer. Si elles étaient complètement noires ou bleuâtres elles seraient plus belles, semblables à des coups de pinceau à l’encre. Mais il faudra apprendre à se contenter de grosses oies grises.  

Avant l’hiver, on pourra aller à l’océan une dernière fois : par nostalgie anticipée, par désir d’insouciance. L’océan est d’un vert cru, comme une gomme liquide ; il efface toutes les traces et donne une nouvelle fatigue, blanche et sans raison.
Si on reste longtemps allongés dans les dunes, sur le sable ramagé, on pourra peut-être découvrir vers où secrètement marchent les oiseaux quand il n’y a personne.

Olga Belova


Du Molloy dans la démarche

 « […] en décrivant cette journée je suis à nouveau celui qui la subit, qui la bourra d’une vie anxieuse et futile, dans le seul but de s’étourdir, de pouvoir ne pas faire ce qu’il y avait à faire. »
Samuel Beckett.

Je marchais, puisqu’il fallait aller nulle part, comme obstinément.
C’est du bleu foncé. Et ce bleu n’a rien à voir avec l’espace.
C’est un vertige planant, horizontal.
Et j’aurais pu trembler sous les flammes, mourir de froid sous les brûlures, car j’allais, comme personne.

J’avais envie, mais mes mains sentaient la nuit qui nous avale.
Son rire mesquin… dans mes yeux, mydriase.

On ne voit pas le rouge quand il fait noir. Le temps est dense.
Un peu trop tôt, un peu trop tard.
Empli de lésions sombres et végétales. Qu’instant sans retour.

J’ai le goût du gravier des chemins qui se frayent.
Dans le temps gras et scié par les trombes de sensations, mes doigts se figent.

Et je désespérais que rien ne m’affecte, comme engourdie par ce nihil nocturne.
De ce crépuscule qui emprunte la fureur d’un Bazarov.

Je sens l’eau, et s’évapore la splendeur excavée de la sueur.
Des torrents apathiques qui s’exaltent de l’humide. J’avais envie, de me détendre.

Et cette femme sur un banc, j’aurais pu et je lisais sur son organe de tsar,
l’usure comme la rage des Démons.
Aucune montre à son poignet car l’on veille sur des clous. Le temps se fait rare.

Je m’étale sur l’herbe mouillée, presque.
Et je regarde, puisque j’ai laissé mes jambes dans les plis, ma nuque au creux.

J’installe l’espace de spasmes irréels.

L’angoisse naît d’une couleur vive, jetée sur un mur, par les vitres entrouvertes.
La douleur était chaude, épileptique.

La bruine dévaste l’horizon perfide,
irradie ses allées d’artères et jamais ne cesse ce vacarme perpétuel.

Du bleu qui meurt, ne reste que le rouge. Le rouge infini. Et poussières.
Et tout se fond dans l’obscur, puisque même dans ce sommeil, je marche.

Je dissèque le trottoir, cadavre, de ses tissus.
Il est presque l’heure du temps qui bouffe. Je me sens macabre.

Que la ville, anatomie, est minable d’ennui

Et je m’expose, d’aphasie. Expulse mes danses cardiaques, sanguines.
Le temps est distrait.
Mes veines traînent l’hystérie. Mes hanches se dispersent jusque dans mes coudes.
Et il n’y a que la violence du rythme de mes convulsions pour ne pas éteindre la nuit.

Laura Karrer

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