Circeo

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Au Palais de Chaillot, on nous annonce ce soir que le prodige italien Fabrizio Favale présente son œuvre intitulée Circéo : un ballet contemporain mené par une compagnie de huit danseurs virtuoses. Serait-ce donc la promesse d’une belle soirée ? Espérons !

Circéo, la fameuse enchanteresse – certains n’oseraient l’affubler du nom de sorcière- semble en effet avoir envoûté de ses charmes ces huit hommes au corps d’Apollon.  Ceux-ci se meuvent avec une grâce sans pareil sur la scène épurée du Palais de Chaillot. Assises au premier rang, au même niveau que la piste où évoluent les danseurs, mon amie et moi goûtons cette complicité particulière de l’art à portée de mains, ces demi-dieux sont en effet à moins d’un mètre de nos sièges où, confortablement installées, nous partageons avec eux la douceur de l’effort qui semble finalement ne plus en être un, tant ces hommes s’articulent avec une facilité déconcertante.

En ouverture de ce ballet, un homme entièrement vêtu de blanc, tout droit sorti d’un épisode de Black Mirror, ou d’un labo de chimie. Cette figure énigmatique sera récurrente au cours du spectacle. Tantôt actionnant une machine à produire des fumigènes, tantôt ajustant une sphère flottante signifiant sûrement le monde qui ne ressemble plus qu’à un immense cratère désertique. Témoignage d’un engagement politique et écologique ? Symbole d’un monde post-apocalyptique déshumanisé ?

Quant à Circé, nous l’attendons. Où se cache-t-elle ? Sur le dos de ces trois danseurs, où se trouvent inscrites les lettres de son nom ? Encore un mystère à percer, car si tel est le cas, alors notre enchanteresse aurait un don qui dépasse l’ubiquité ! Ce n’est finalement qu’à la fin du spectacle que nous arrivons à capter une émotion narrative, lorsqu’une des Circés, qui doit donc être la seule et l’unique, embrasse le plus athlétique des danseurs, qui ne peut être qu’Ulysse. Quel dommage que ce ne soit que par un signe explicite de tendresse que nous parvenions enfin à être touchées par une histoire !

Aussi tirons-nous satisfaction de l’esthétique, qui, pour le coup, est sublime. Ces corps offerts dans leur plus simple appareil, ondulent, tremblent et virevoltent sur une toile musical atonal. Tous leurs muscles, tous leurs nerfs en éveils semblent parfois parcourus d’un philtre magique, celui-là même qui faisaient frémir les corps des Bacchantes, lorsqu’elles rentraient en transe au moment du sacrifice. Envoûtées nous aussi par les charnelles arabesques, hypnotisées par les mouvements reptiliens, il nous est impossible d’abandonner du regard ces corps divins. Cependant si l’admiration était présente, l’émotion, elle, était restée à l’entrée du Palais. Toucher à la plus pure esthétique mais ne pas toucher le cœur du spectateur, est-ce la formule d’un beau ballet ? Tout dépend de ce que vous venez chercher. Mais si pour vous, comme pour moi, l’art est aussi bien beauté que sensibilité, l’absence d’émotion et d’histoire à partager vous poussera à adopter une attitude circonspecte face à ce ballet contemporain.

Charlotte Chomard

Du 22 au 24 mars 2018, le grandiose palais de Chaillot accueillait en son sein le ballet de danse contemporaine Circeo, dirigé par le célèbre chorégraphe italien Fabrizio Favale. Pendant une heure, avec ses huit danseurs, il évolue sur une musique originale de Daniela Cattivelli.

Le ballet propose une interprétation d’un épisode de l’Odyssée, lorsqu’ Ulysse rencontre Circé. Le but du chorégraphe n’est pas de relater l’histoire, mais d’en retranscrire l’ambiance. Fabrizio Favale nous peint « la puissance des roches désolées, des volcans en activité, des îles lointaines, des glaciers alpins, des transhumances des hommes et des migrations d’animaux sauvages ». Il s’agit donc d’une transposition émotionnelle de la mythologie grecque : les danseurs, tous des hommes, semblent exprimer tout à tour une violente fureur de vivre, une douleur, une vitalité ou une sensualité. Les artistes sentent et font ressentir, avec harmonie. L’absence de trame narrative a cependant déstabilisé nombre de spectateurs, déroutés par la proposition artistique du chorégraphe qui ne correspondait pas aux attentes provoquées par le titre.

Il est ainsi très difficile d’expliquer ce ballet, qui se vit plutôt qu’il ne se raconte. Les relations sont au cœur, celles de l’homme avec la nature, de l’homme avec les éléments, mais surtout de l’homme avec l’homme. Le spectacle exacerbe les questions de la masculinité et de la sensualité entre les hommes, par des corps solidaires, en union. Les hommes deviennent des oiseaux battant des ailes, des amants fusionnels, ou bien des animaux surnaturels. Peut-être la représentation est-elle difficile d’accès, parce que la mise en scène évoque mais n’explique pas. Des hommes en bottes jaunes recouverts d’une combinaison blanche pêchent, ou créent des jeux de lumière avec des plaques de métal, tandis que les danseurs évoluent avec gracilité sur la scène. Les tentures et les rideaux dessinent un paysage montagneux et archaïque.

Les moments les plus poignants sont certainement lorsque tous les artistes dansent comme un seul homme, en un mouvement unique. La gestuelle est épurée, chaque pas évoque la pureté et la force vitale.

Le spectacle a pourtant laissé une bonne partie de l’assemblée de glace, certains sont partis avant même la fin des applaudissements. Dommage, j’ai trouvé que c’était un beau ballet, où l’immense performance physique était liée avec intensité à la grâce.

Chloé Roland

Place du Trocadéro se trouve l’un des plus beaux théâtres de Paris : le théâtre national de Chaillot. C’est dans ce dernier qu’avait lieu la première représentation de Circéo, spectacle dansant de l’Italien Favale. Circéo renvoie, le décor de la scène l’atteste, davantage à la montagne italienne éponyme qu’à la Circée de l’Odysée – bien que certains danseurs aient le mot « Circée » écrit dans le dos ; sans doute afin de faire naître quelque ambiguïté, mal à propos à notre goût.

Si lorsque vous entendez le mot « danse » vous l’assimilez spontanément à la recherche de l’équilibre, de la pureté et de l’élégance, alors vous risquez d’être déçus.

On peut considérer qu’il y a une morale de la danse. Tout, dans la danse, dans la vraie danse, dit la construction de l’homme, sa tenue, sa posture, sa philosophie, et son horizon. À quoi sert la danse ? À la même chose que la musique. À façonner la grossièreté, à lui donner une forme, un cadre, parce que ceux qui ont le sens de l’esthétique ne gaspillent pas la grossièreté, ni ne la confondent avec la vulgarité.

La musique du spectacle, que nous appellerons son, est un singulier mélange angoissant de hurlements d’oiseaux et de bruit de machines. Le son, c’est de la musique d’où est absente sa composante fondamentale : la pensée.

La pensée semble en effet absente de cette représentation. Le spectacle s’est achevé à 21h11. Il aurait pu s’achever avant ou après, nous n’aurions perçu aucune différence. Pas de différence, car il n’y a ni chronologie, ni logique, ni début, ni fin : pas d’histoire, mais une suite saccadée de mouvements. Finalement, c’est le sens qui fait défaut à Circéo.

Neuf hommes se trouvent sur scène. Sept d’entre eux sont quasi nus, deux autres, à l’inverse, portent un accoutrement à mi-chemin entre la tenue de l’astronaute et du démineur.

Les sept hommes courent partout, s’agitent, se précipitent. Les deux autres sont lents, flegmatiques, presque immobiles.

La scène est trop grande pour être épousée par un seul regard, et les sept hommes d’une part, les deux hommes d’autre part sont situés à chaque extrémité de la scène de sorte que le contraste entre les deux types d’habillement et de déplacement ressort de manière particulièrement frappante.

Mais les deux sont soumis au même son, ce qui rend la différence moins nette.

Contrairement aux sons de la nature ou des machines, la musique est une construction humaine. Qui dit construction dit pensée, dit composition. Au sens strict : poser avec, à côté, mettre des sons en rapport les uns avec les autres et, de ces rapports, tirer un sens, un langage, des images. Qui dit composition dit donc relations.

Il n’y a pas de relation entre le son du spectacle et les mouvements des danseurs ; ni entre les danseurs eux-mêmes. Pourtant leur aptitude physique et leur « homogénéité » (pas de différence de taille trop marquée…) auraient sans doute permis de réaliser une œuvre chorégraphique d’une grande qualité.

Pierre-Hugues Barre

Le chorégraphe italien Fabrizio Favale nous a présenté, ce samedi 24 mars, son spectacle de danse contemporaine Circeo, au Théâtre National de Chaillot. C’est alors dans l’univers de la mythique enchanteresse, mais aussi sur les terres volcaniques aux alentours du Mont Circé, que le décor est planté.

Aux premières vibrations de la musique de Daniela Cattivelli, deux créatures apparaissent. L’une aux allures futuristes, qui d’une perche tient une autre, à l’allure primitive. La danse commence. La chorégraphie proposée par Favale nous offre une expérience d’abstraction inédite, comme la reproduction, par le langage pur du corps, d’un univers intense et énigmatique. Huit danseurs opèrent la magie et nous emportent sur la scène d’un théâtre volcanique, avec d’un coté, des projecteurs incandescents et de l’autre un immense astre de roche. Un décor chaud, agréable, qui s’accompagne parfois d’une musique quasi organique (grincements, bruits de bois, mêlés au bruit des frottement de corps et des respirations). Et pourtant, l’atmosphère est aussi glacée, et inquiétante. Le spectateur se trouve piégé entre incertitude et fascination.

Sur un fond sonore électronique et quasi satellitaire, deux hommes combattent la chaleur dans des combinaisons thermiques, et font des expériences avec des lumières et fumées blanches, qu’ils propulsent sur la roche. Que se passe-t-il ? On ne comprend pas, mais on éprouve tout. Comme le feu s’oppose à la glace, ici tous les éléments s’opposent, se rencontrent, et se transforment pour créer une matière inédite, invisible, belle. Une magnifique expérience se trouve sous nos yeux. Les éléments sont à la fois organiques, telluriques, célestes, et industriels. Des corps presque nus, s’élancent puis se jettent au sol, ils s’entrechoquent, s’enlacent. Et les spectateurs vibrent avec eux. Le spectacle est extrêmement dynamique, où chaque danseur bouge comme un électron libre. Mais on retrouve parfois des moments de synchronisation quasi robotique. Alors on nous renvoie à la marche lente des deux hommes avec leurs machines, en combinaison blanche comme des astronautes, et qui d’une façon inexplicable présentent une menace pour le corps dansant. A tel point que quand les deux hommes recouvrent de fumée blanche une roche géante, un danseur alors retrouvé seul sur la scène, se repeint en blanc et s’écroule. Des hommes s’écroulent, d’autres arrivent, la danse devient cyclique et tournoyante, le spectacle est lunaire et riche. C’est un réel univers qui nous apparait, à la fois fragile, car des corps s’éteignent et sont recouverts par des couvertures ou même par le rideau, mais aussi extrêmement puissant. Car si parfois la salle se retrouve complètement plongée dans le noir, que les danseurs sont à terre, alors une lumière aveuglante nous frappe et la scène revit. Et c’est avec surprise qu’en regardant les trois danseurs avec écrit « CIRCE » dans leur dos, par leurs mouvements incessants, je crus voir écrit « FORCE ».

Cette danse, où l’espace est brillamment utilisé, où se mélangent les éléments, l’archaïque et le technologique, ce conte à l’allure d’un mythe moderne, mais profondément intemporel, est tout simplement déconcertant et envoûtant.

Juliette Biot-Dunoyer
Photographie : Alfredo Anceschi