Ciné-concert La Ville sans juifs – Breslauer / Ensemble intercontemporain – Matthias Pintscher – Olga Neuwirth / Philarmonie de Paris

La Ville sans Juifs, un cynisme nécessaire

Une redécouverte historique

Ce film aurait pu tomber dans l’oubli, sans un projet de crowdfunding de la Filmarchiv Austria pour le restaurer en 2016, suite à la découverte d’une bobine dans un marché aux puces parisien. Adaptation à l’écran du roman dystopique de Hugo Bettauer de 1922, La Ville sans Juifs (Die Stadt ohne Juden) est un film autrichien de Hans Karl Breslauer sorti en 1924. Dans un contexte politique d’antisémitisme rampant en Autriche à l’époque où le jeune Adolf Hitler arpentait les rues de Vienne, l’écrivain juif Bettauer créa une dystopie malheureusement prophétique. Une crise de l’emploi éveille les réflexes discriminatoires des Viennois jusqu’à ce que les politiciens prennent une mesure inédite : chasser les Juifs du pays. Les discours officiels théorisant la judéité et les images des wagons réquisitionnés où l’on entasse les damnés partant sur les rails vers Sion font froid dans le dos.

L’intérêt du dispositif

Si les films muets des années 20 étaient généralement diffusés avec un accompagnement musical joué en direct dans les salles de cinéma, l’intérêt du ciné-concert en 2019 subsiste. En effet, la musique qui n’est pas d’époque permet d’actualiser l’intrigue comme l’émotion. La partition est d’Olga Neuwirth, compositrice contemporaine autrichienne soucieuse en tant que citoyenne juive de l’ADN antisémite du peuple autrichien. Sa personnalité est engagée et elle cite autant Primo Levi que Hannah Arendt pour se méfier du racisme latent de notre époque. Mais selon elle, l’oeuvre d’art ne doit pas être politique, elle ne doit pas imposer une idéologie au public car même si elle prône la paix ou le progrès, elle s’apparente à de la propagande et impose une vision du monde.  Dans l’imposante salle des concerts de la Cité de la Musique, l’orchestre sous l’écran est hybride, composé d’instruments acoustiques, électriques et électroniques. On pense au début à la musique avant-gardiste de Pierre Boulez, avec qui Neuwirth avait travaillé notamment à l’IRCAM. Des pistes sont dessinées pour être mieux brouillées, comme des sonorités traditionnelles ashkénazes lors des scènes de vie des Juifs dans la ville. Ayant étudié le cinéma, écrit un mémoire sur Resnais et créé un opéra inspiré du Lost Highway de Lynch, Olga Neuwirth a vraiment une approche de cinéaste, analysant plan par plan le film afin d’apporter son interprétation. Pratiquant un mimétisme électronique des instruments traditionnels dans une sorte de camouflage, elle joue ici avec les codes du muet en suggérant quelques ambiances sonores comme des applaudissements, des bruits de révolte ou la réverbération des méditations dans la synagogue. Les musiciens détournent leurs instruments dans une optique bruitiste, éminemment cinématographique.

Une oeuvre nécessaire, en 1924 comme en 2019

L’auteur Hugo Bettauer a été assassiné de 6 balles par un militant antisémite du Parti nazi dans les locaux d’un journal à Vienne, l’année suivant la projection au cinéma de l’adaptation par Breslauer. Sa mort est à l’image de son oeuvre prémonitoire car c’est un des premiers Juifs assassinés en Autriche avant l’arrivée du Parti nazi au pouvoir. Difficile de ne pas penser aux crimes haineux comme le récent attentat de Christchurch contre 50 Musulmans. La fiction semble ironiquement inspirer la réalité quand on sait que le tueur de Brettauer a été interné en clinique psychiatrique 18 mois puis relâché, tout comme le personnage du législateur antisémite qui finit enfermé, voyant des étoiles de David partout tel un complotiste. Cette magnifique séquence expressionniste et comique recouvre rétrospectivement un intérêt historique. Ce film prophétique est une satire courageuse comme To be or not to be de Lubitsch ou The Great Dictator de Chaplin, films hollywoodiens décisifs dans la dénonciation du IIIème reich, centrés sur la figure du dirigeant fasciste picrocholin. L’impact politique et propagandiste si l’on veut, est fondamental. Ces oeuvres montrent le pouvoir de la littérature comme du cinéma pour alerter l’opinion publique sur des sujets sociétaux essentiels.

Le cynisme de la comédie

Il ne faut pas oublier que ce film est essentiellement comique. Il repose sur des ressorts narratifs tels qu’une histoire d’amour impossible à la Roméo et Juliette. Le protagoniste Léo est envoyé en France et ne peut plus voir sa prétendante. Il va ruser et revenir en tant qu’Henry Dufresne, Français à grandes moustaches, afin de dénouer la situation politique et pouvoir se marier dans son pays. En souterrain il va alors imprimer des faux tracts politiques pour influencer l’opinion publique sur la loi d’exclusion des Juifs. De fait, la situation économique empire notamment car ce sont les Juifs qui possèdent les banques… À ce niveau de récupération des stéréotypes racistes, l’humour noir permet de ridiculiser les antisémites. La solution ne serait alors pas humaniste mais strictement économique. Nous pouvons nous demander : si la rationalité économique du IIIème reich n’eût permis l’essor de l’Allemagne nazie, Hitler aurait-il fait demi-tour avant la catastrophe finale ? Se liant avec un législateur antisémite, Léo le saoule au bon vin français afin de lui faire louper le vote d’abrogation de la loi. Là aussi repose le cynisme de cette oeuvre. Si les Juifs peuvent revenir en Autriche c’est par une mascarade, une manipulation individuelle et l’opinion ne l’accepte que de manière intéressée. Tout rentre dans l’ordre, justement à la situation initiale c’est-à-dire une société de haine des communautés, prête au pire pour défendre ses intérêts. Une ultime saillie ironique résume bien ce constat cynique du monde moderne : « Juifs ou catholiques, ils sont tous cupides. » Le rire est amer, et le happy ending célébrant l’amour entre les peuples et la paix dans le monde apparait comme un artifice de trop, hypocrite comme la haine fasciste qui imprimera sa marque sur les corps et dans les mémoires quelques années plus tard.

Julian Le Tutour

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Quel plaisir de flâner aux alentours animés de la Philharmonie de Paris avant de s’y rendre pour assister à un ciné-concert, en ce vendredi 15 mars. Ayant pris le parti de me laisser surprendre, je n’ai aucune idée de ce qui m’attend et le titre du film m’interloque.

« La Ville sans juifs » c’est en fait d’abord le nom d’un roman publié par l’écrivain et journaliste autrichien Hugo Bettauer en 1922, puis un film de Hans Karl Breslauer, paru en 1924. Longtemps conservé sous forme de fragments, avant que l’on ne retrouve les parties manquantes sur un marché aux puces parisien, le film a récemment pu être reconstitué et restauré. Il apparaît comme une rareté dans sa manière d’aborder si frontalement un sujet dangereux pour l’époque, à savoir, le sort de la population juive. L’histoire est relativement schématique : face au mécontentement du peuple causé par l’inflation et le manque de travail, un chancelier imaginaire et des politiciens fictifs décident de désigner la population juive comme responsable de tous les maux et de procéder à l’expulsion des juifs de Vienne. Des destins se brisent, des citoyens sont arrachés à leur terre natale, des familles sont séparées… l’absence de la population juive ne tarde cependant pas à se faire sentir et les politiques, comme les citoyens, font rapidement le constat d’une économie en berne, de commerces en faillite et d’une culture en déclin. C’est alors qu’un retour sur décision s’impose comme une évidence.

Un scénario donc assez simpliste mais un message louable, engagé, avec une pincée d’amertume. Certes il est fait mention d’une histoire d’amour œcuménique, mais ce qui prévaut, c’est avant tout l’utilité pécuniaire de la population juive. L’Apostrophe finale du maire, « mon cher juif », s’adressant au premier revenant, respire l’hypocrisie. Des touches d’humour viennent alléger une intrigue qui provoque le malaise en cela qu’elle est prémonitoire. Les discours antisémites, les convois pour transporter les juifs hors du pays… les parallèles avec la triste réalité qui a suivi ce film sont frappants.

La compositrice Olga Neuwirth a écrit la musique qui accompagne la projection. C’est L’Ensemble Intercontemporain, spécialisé dans la musique du XXeme siècle à nos jours, qui joue, dirigé par Matthias Pintscher, directeur musical de l’ensemble depuis 2013. La composition est assez expérimentale, mêlant musique live et sons préenregistrés, parmi lesquels, Le chant d’un yodeler autrichien ainsi que des fragments d’une chanson utilisée par la droite populiste autrichienne lors des dernières campagnes électorales. Olga Neuwirth ne parle pas pour rien de « distance ironique » dans sa musique d’accompagnement.

La projection de « La Ville sans juifs » n’est pas celle d’un énième ciné-concert quelconque, l’ancienneté du document suffisant déjà à provoquer l’émoi. C’est un événement intéressant cinématographiquement et important dans un contexte actuel de recrudescence de l’antisémitisme, de tensions interreligieuses et de montée de l’intolérance. Plongé dans le film, on se prend à rêver au cours de l’histoire, avant de se réveiller à l’insoutenable réalité. Une note finale nous rappelle que l’auteur, Bettauer, a été assassiné sur son lieu de travail par un jeune nazi, quelques mois après la première projection du film. Le meurtrier n’a jamais été condamné.

Alwina Najem-Meyer

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« La Ville sans Juifs », adaptation cinématographique du roman éponyme, aurait pu ne jamais voir le jour. Dès le début du film, le spectateur est averti: les derniers fragments de l’oeuvre ont été retrouvés en 2015 à Paris. Cette heureuse découverte permit d’assembler entre eux les divers extraits d’une copie originale perdue. La Filmarchiv Austria entama immédiatement le travail de recomposition. Mais aussitôt énoncé cela, on signale à nouveau au spectateur que pour restaurer la pellicule, une campagne de « crowfounding » fut nécessaire. Difficile de ne pas être curieux. Quel film muet peut-il bien faire l’objet d’un appel massif aux dons ? Que cache réellement un titre comme celui de la « La ville sans Juifs ? ».

Quelques minutes suffisent pour comprendre l’intrigue: une ville «Utopia» (une Vienne rebaptisée sans aucun doute) en proie à d’impressionnantes manifestations contre la vie chère et le chômage. Dans ce contexte, on retrouve un chancelier, dépassé par la colère du peuple et intimement convaincu de la responsabilité des Juifs. Le doute ne plane pas longtemps évidemment. La seule solution est bien l’expulsion des Juifs de la ville.

Les panneaux du film sont clairs, sur ces derniers on peut lire des phrases telles que « Il faut chasser les Juifs » ou « C’est eux qui volent notre travail ». La simplicité est bien une des qualités du film muet. Rétrospectivement, on oublie souvent que les contraintes du film muet sont aussi celles qui permettent son efficacité: des dialogues express, des gestuelles fortes, des images poignantes. Tout en étant une oeuvre engagée contre l’antisémitisme, « La Ville sans Juifs » joue également avec les frontières fiction-documentaire. En effet, le recul historique permet immédiatement au spectateur de tomber dans un chaos de vraisemblance. La montée du chômage, la radicalisation de la vie politique et les crises montrées à l’écran sont autant de thèmes, qui, on le sait désormais, ont mené à une haine assumée des Juifs en Europe. Pour nous, spectateurs du XXIe siècle, voir « La Ville sans Juifs » c’est plonger dans une ambiance particulière de fiction historique évidente. On comprend rapidement pourquoi sauver cette oeuvre a été primordial. Les Échos antisémites dans le débat public, aujourd’hui, font légion. Il est donc impossible de ne pas relier ce film à notre actualité.

Souvent à la limite de la caricature, les personnages contribuent, au-delà du texte, à dénoncer l’antisémitisme. Si l’on prend l’exemple des politiciens antisémites, ils sont abrutis, alcooliques, vulgaires. On nous fait la satyre de véritables guignols. D’un autre côté, les Juifs censés être aux mains de toutes les banques, sont ici de modestes gens, vêtus parfois de haillons, très pieux.La méthode est efficace : pour renverser les stéréotypes, on assiste même à plusieurs séparations amoureuses. Un message universel: celui de l’amour qui transcende la religion. Et comment ne pas sourire lorsque les amants séparés se retrouvent en secret et déguisés pour pouvoir s’aimer librement…

Enfin, comment parler de cette oeuvre sans mentionner la musique qui l’a accompagnée. Composé par Olga Neuwirth et dirigé par Matthias Pintscher, le concert en direct a été impressionnant de justesse et de finesse. Ce fut un enchantement que d’assister à une oeuvre visuelle forte, parfois cocasse et radicale dont la musique exprimait un contrepoint tout en détail et en nuance. Voilà donc la force du ciné-concert de « La Ville sans Juifs » : une fusion évidente mêlant engagement musical et visuel pour le plus grand plaisir de nos sens, en immersion dans une Autriche de l’entre-deux-guerres.

Contre la diffusion de l’antisémitisme et contre son acceptation, le film s’achève sur un message explicite: « Dieu nous a façonné dans le même moule », ne cédons pas si facilement à la haine des différences. Il est navrant qu’une si grande évidence doive être à nouveau rappelée avec autant de force aujourd’hui.

Julia Courtois

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Photographie : FILMARCHIV