Cerebro / Matthieu Villatelle / Théâtre de Belleville/ Novembre 2019

Du 5 au 27 novembre, le Théâtre de Belleville présente Cerebro, interprété, écrit et scénarisé par Matthieu Villatelle, mis en scène et co-écrit par Kurt Demy et produit par la Compagnie du Faro.

«Si vous ne savez pas comment fonctionne votre cerveau, d’autres seront le faire fonctionner pour vous». A travers une pièce de théâtre interactive, Matthieu Villatelle présente un programme de développement personnel fondé sur la confiance en soi et en l’autre. Sous-couvert du libre arbitre et de la volonté individuelle, les démonstrations s’enchainent, le public monte sur scène et participe à des expériences mentales étonnantes, devenant au fil de la représentation de plus en plus impressionnantes et dangereuses.

Grâce aux outils de manipulation, les spectateurs développent une foi en Matthieu Villatelle et en son programme. La femme choisie parmi le public aurait-elle accepté de marcher pieds-nus sur du verre brisé si le conférencier n’avait pas instauré une atmosphère pesante et autoritaire, enveloppante et séduisante ? Pendant plus d’une heure, les sens du public sont sollicités, malmenés, dirigés et pressés. Une expérience vécue différemment selon le groupe et le public, la plupart s’exécutent, d’autres s’en vont, certains sont gênés et dubitatifs. La capacité et la réactivité à l’endoctrinement varie en fonction du moment ou des histoires personnelles de chacun, des connaissances et du sens critique. La puissante manipulation mentale remet en question les impressions des plus méfiants.

Cette pièce de théâtre met en avant l’aspect sécuritaire de l’effet de masse, les spectateurs se cachent les uns derrière les autres réduisant ainsi leur capacité d’intervention. La salle se laisse guider et participe alors, au bon déroulement de la représentation, c’est elle qui permet cet endoctrinement, glissant vers le lâcher-prise permis par le conditionnement psychologique.

Après une heure de représentation pendant laquelle le public silencieux se laisse guider par un inconnu autoritaire, la pièce s’achève par la projection de témoignages d’adhérents du programme Cerebro. La tristesse est palpable, les remords, les regrets, de ceux à qui la manipulation n’a laissé aucune chance, de ceux que la reconnaissance du groupe et le sentiment d’appartenance ont fini par isoler. Matthieu Villatelle réapparait sur scène, très proche de son public, il expose sa démarche : celle de la remise en question des mécanismes d’endoctrinement et du conditionnement mental d’un groupe, subit au quotidien par la publicité, la politique…

Ces représentations sont le moyen d’action des idéologies autoritaires, sectaires. Cette démonstration donne des clés aux spectateurs pour réfléchir au sens de la confiance et de l’influence, la remise en question et l’esprit critique sont à mobiliser pour passer outre cet effet de masse. Mais l’inquiétude envahi la salle : ceux qui se croyaient pourtant informés, sensibilisés et incapables de croire en un programme d’endoctrinement se sont perdus, se sentent trahis, sont affaiblis par la peur et la culpabilité. Si cette idée peut s’avérer effrayante, il est essentiel de garder à l’esprit que l’impulsion même d’une telle pièce est optimiste. Les initiatives informatives et pédagogiques comme celles de Matthieu Villatelle et l’intérêt porté par le public témoignent d’une sensibilité encore très vive face à ces questions.

— Rosa VECCHIONE

Cerebro est un spectacle participatif qui nous invite à nous interroger sur les limites de notre cerveau. Matthieu Villatelle, magicien et mentaliste, offre une réflexion sur la manipulation. Les médias, les politiciens, les publicitaires connaissent des techniques aussi simples qu’efficaces pour nous influencer. Croyez vous en être conscients? Pensez vous pouvoir en déceler les méthodes? Cerebro nous montre à quel point nous sommes vulnérable.

Le spectacle est une succession d’épreuves qui impliquent un, plusieurs ou tous les spectateurs. Le personnage que joue Matthieu Villatelle a une aura inquiétante mais sait donner confiance à ses «victimes». En effet, le spectacle interroge la manipulation de masse recréant ce phénomène à petite échelle et en un court temps. Les premières épreuves éblouissent les spectateurs qui deviennent curieux et acceptent facilement l’idée que le guide que joue Matthieu Villatelle a accès à un savoir qu’ils n’ont pas.

Curiosité et fascination se mêlent autour de ce personnage qui a déjà réussi à en subjuguer plus d’un dans la salle. Dès lors, il profite de ce lien qu’il a réussi à créer pour augmenter petit à petit le danger. Les épreuves prennent la forme d’épreuves physiques, où un danger spontanément reconnu est mis en avant : plier une barre de fer avec son cou, marcher pied nu sur du verre, écraser des sacs dont l’un contient un objet tranchant. La question que nous est posée est la suivante: jusqu’où peut on nous emmener? Nous n’avons pas la réponse mais ce spectacle nous en donne une esquisse: trop loin.

La dernière épreuve est une adaptation d’un tour de magie où quatre sacs identiques, l’un contenant un objet tranchant, sont mélangés, avant que le magicien écrase violemment les sacs ne représentant pas de danger. La différence dans ce spectacle est que le magicien détourne le regard et laisse le spectateur, volontaire, écraser les sacs qu’il souhaite, sans aucune assurance de ne pas tomber sur l’objet tranchant. Cette épreuve a été conçue comme «l’épreuve de trop», mais à la surprise de Matthieu Villatelle lui même, elle n’effraie pas les plus coriaces du publique.

Matthieu Villatelle utilise un panel d’outils qui permettent de manipuler facilement. Ces outils ne nous sont pour la plupart pas révélés (mettre ce pouvoir entre de mauvaises mains n’est pas le but, pas plus que de transformer le spectacle né une leçon de mentalisme ) mais au delà des interrogations, c’est un avertissement qui nous ait donné: «si vous ne savez pas comment fonctionne votre cerveau, d’autres sauront le faire fonctionner pour vous». La clef pour ne plus se faire manipuler est en effet de comprendre comment l’on se fait manipuler en premier lieu.

Le mentalisme, qui décode le langage non verbal, comme la magie, qui illusionne et trompe l’esprit, proposent des pistes sur le fonctionnement du cerveau humain. Dans un monde qui nous assaillit de messages en permanence, ce spectacle nous propose un bref instant pour prendre conscience de l’influence qu’ils ont sur nous.

Par ailleurs, le spectacle est à mettre en relation avec les sectes qui manipulent des personnes qui ne sont pas vigilantes jusqu’à avoir une emprise totale sur eux. Le spectacle commence et finit sur des extraits de témoignages véridiques de personnes qui ont réussi à se détacher de la scientologie, considérée comme une secte ou une religion. La première diffusion dresse un tableau très positif de Cerebro, présenté comme un programme de développement personnel donc parlerait les personnes interviewées. La dernière diffusion montre d’autres passages, auparavant coupés, des mêmes extraits et montre des personnes en souffrance qui dénoncent la manipulation dont elles ont été victimes. Ce dispositif nous montre deux choses: combien les images sont peu fiables et combien la manipulation de masse est dangereuse.

Le spectacle Cerebro nous avertit, nous interroge et tente de nous donner l’occasion de devenir des êtres imperméables aux influences néfastes.

— Ella ESCRIVA

Un joli spectacle qui joue avec notre cerveau. Pas besoin d’être au premier rang, c’est toute la salle qui devient, le temps d’une heure et quart de représentation, le jouet de Matthieu Villatelle.

Ce dernier incarne un personnage grossier venu nous vendre un programme de développement personnel : Cerebro. Les spectateurs sont naturellement méfiants, mais au fur et à mesure des expériences, Matthieu Villatelle et son projet – qui a révolutionné sa vie – gagnent en légitimité. La magie permet de valider les propos du conférencier et de son programme. Cerebro prétend ainsi démocratiser les clés du fonctionnement et du développement des capacités mentales.

Il s’avèrent finalement que toute cette entreprise est construite de toute pièce par Matthieu Villatelle : il est mentaliste – magicien, et veut nous faire prendre conscience des faiblesses du cerveau humain et des manipulations auxquelles on peut être confronté. Il s’appuie sur le rapport entre les expériences magiques et les réactions des spectateurs, c’est à dire sur les convictions très fortes développées chez le spectateur par le pouvoir de fascination de la présupposée magie.

Les techniques employées sont empruntées au mentalisme et ne suivent qu’un seul but : faire entrer les spectateurs dans un mécanisme d’endoctrinement, en consolidant leurs croyances pas à pas. Le public se livre à des expériences troublantes et dangereuses (à base de fer à béton et de chemin de verre pilés) sans broncher et accorde toute sa confiance au conférencier. Lorsque celui-ci arrive enfin à persuader l’auditoire de l’existence du programme, le spectacle s’arrête, et les explications arrivent :

Durant l’intégralité du spectacle, Matthieu Villatelle retourne notre cerveau, le manipule à sa guise et nous le rend tout essoré. On s’en tire donc avec une bonne leçon : Si vous ne savez pas comment fonctionne votre cerveau, d’autres sauront le faire pour vous. Autrement dit, si vous aimez faire fonctionner votre cerveau en toute liberté, n’allez pas voir ce Matthieu Villatelle, car il risque de mieux le faire que vous-même.

— Jean BARRÉ

Vous ne remplissez pas votre plein potentiel ? Vous sentez que quelque chose dans votre vie vous échappe ? Autour de vous, vous voyez avec envie ces individus suivre le chemin lumineux de la réussite, pavé d’or et de célébrité ? Si c’est le cas, vous êtes au bon endroit, car ce bonheur que vous voyez chez les autres, ce succès que vous convoitez tant, se trouve derrière une simple porte, une porte dont j’ai la clé.

C’est dans cette ambiance que l’expérience Cerebro débute. Dès les premiers instants, on vacille, partagé entre conviction et doute. La conviction, c’est que nous sommes au théâtre, qu’il s’agit d’un spectacle et que les scènes auxquels nous assistons appartiennent au royaume de la fiction. Après tout, le papier épais de mon billet qui se tord sous mes doigts inquiets en est le signe incontestable. Seulement, le doute ne se laisse pas abattre. Il vient, petit à petit, remplir l’esprit de questions dérangeantes. Jack Simon existe-t-il réellement ? Suis-je membre d’un public ou future adepte potentielle de ce programme de développement personnel, aux premiers abords si alléchant ? La réussite que me promet cet homme, est-elle vraiment à portée de main ? Jusqu’où va-t-il nous pousser, cet inconnu si sûr de lui, cet inconnu que nous écoutons tous, cet inconnu repoussant et charmant à la fois en qui nous avons tous confiance ? Où s’arrête l’homme, où commence le personnage ? Ces questionnements, Mathieu Villatelle veut que nous nous les posions. Nous troubler, c’est bien là le but de son œuvre. En partie inspiré de son expérience dans les cercles scientologues, il nous montre combien il est facile de persuader, de manipuler, d’embrigader. C’est doucement, pas à pas, qu’il use de son talent pour nous faire avancer sur le chemin qu’il a tracé. Et lorsqu’un spectateur se retrouve pieds nus sur du verre, nous ne savons même pas comment nous en sommes arrivés là.

Cependant, au-delà de cette réflexion tout à fait fascinante, axée en particulier sur le fonctionnement des sectes mais également sur la manipulation dont nous pouvons êtres victime tous les jours, c’est un autre aspect de ce spectacle qui m’a marqué. Amateur de magie depuis peu, j’ai au fil des derniers mois acquis quelques bases en tours de passe passe, magie et mentalisme. Par moments, j’ai même pu deviner les procédés utilisés pour duper le public. Mais bien loin de gâcher le spectacle, cela m’a encore plus plongé au cœur du spectacle. Ces tours n’étaient même pas présentés comme tels. Ils étaient camouflés au sein de l’histoire que le magicien avait brodé autour de nos esprits, et leur beauté m’a d’autant plus saisie qu’ils étaient si habilement dissimulés. Il faut toutefois avouer que, autre mon intérêt tout jeune pour la magie, j’avais aussi un autre avantage considérable sur les autres membres du public. En effet, étant arrivée très tôt au théâtre ce soir-là, j’ai croisé le chemin de Mathieu Villatelle et j’ai eu l’occasion d’échanger avec lui quelques mots. Il serait déloyal de dévoiler ici le contenu de cette brève discussion, mais ces quelques instants ont suffi à retirer un voile qui jusque là assombrissait ma vue. Et alors que, aux côtés des autres individus emplissant la salle, je me retrouvais moi-même happée dans ce filet que l’artiste avait si bien tendu, j’ai pu ouvrir les yeux et apprécier le spectacle en tant que poisson livre, conscient du piège et des maillages du filet.

Un tel moment, c’est une expérience à vivre. Ce sont des émotions, inquiétantes, contradictoires, interpellantes qui se mettent à bouillonner au cours de cette aventure interactive ; ce sont des questions, des pensées profondes, une réflexion nécessaire qui comblent les jours suivants la représentation.

— Aoife HOPKINS

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