Carmen / Georges Bizet / Calixto Bieito – Opéra Bastille

A la fois digne et sulfureuse, 144 ans plus tard, Carmen a encore beaucoup de choses à nous apprendre sur la féminité et le sens de la vie.

La liberté, victime du nationalisme

Dans une Espagne marquée par une identité très forte, Carmen ne cède pas au validisme des autres civils. Sur la scène, un porte-drapeau et un étendard à l’effigie de l’Espagne. Sur un coin, au-devant, une cabine estampillée « telefona ». On se pense dans une Espagne paisible jusqu’à ce que les militaires entrent en scène, ils semblent incarner l’Etat. De fil en aiguille, la liberté est réduite au vandalisme et au brigandage de Carmen et ses congénères, les marginaux. Pourtant, un homme mu par ses sentiments pour la belle déserte son régiment. Car Carmen est inspirante. Elle ne vit que comme elle l’entend, raillée souvent par ses paires. Peu lui importe, elle est libre et elle mourra libre, ce sont d’ailleurs ces derniers mots qui s’échappent de ses lèvres lorsque le déserteur, Don José, lui ôte la vie.

L’exhausteur qu’est l’armée

En plus d’incarner la soumission la plus extrême, l’armée met en exergue un certain genrage. Elle mène à un déterminisme du rôle des femmes qui distraient les hommes, dont l’une d’entre elle vient à danser vulgairement au-dessus de l’un d’eux. Ce qui peut choquer (mais nous avons été prévenu). La Carmen et ses amies sont malmenées par le sexe opposé qui n’a de supérieur que le physique. Allégorie de la Liberté, Carmen vivra dans la passion et périra dans celle d’un autre.

La Carmen avait tout pour plaire

Le décor et les costumes sont revisités d’un style bien plus contemporain à l’écriture. Le résultat est un peu décevant pour une première Carmen. Cela manque un peu de panache, c’est moins éblouissant que ce que l’on pourrait s’imaginer. On ressort avec l’impression d’un opéra qui aurait été surcoté. Ou alors, cette représentation est plutôt destinée aux personnes qui la connaissaient déjà, aux habitués de l’opéra qui en ont marre des représentations classiques. Il n’en reste pas moins qu’on peut, parfois, avoir l’impression d’assister à un opéra au rabais, qui manque de grandiose. Dans l’ensemble, Calixte Bieito a tout de même réussi le pari d’une mise en scène moderne.

Fanny-Rachel Zimbler-Convert

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A l’Opéra Bastille, la Carmen de George Bizet trouve un nouveau souffle dans une mise en scène du castillan Calixto Bieito, originellement créée en Espagne en 1999. Loin des costumes d’époque grandiloquents, des décors gigantesques et spectaculaires, mais aussi de l’exotisme à la française et des espagnolades parfois malheureuses, on retrouve un opéra épuré, dénué de la plupart de ses scènes parlées, réduit à ses problématiques essentielles et réactualisées. Transposé dans les dernières années du franquisme, l’histoire commence sur un plateau quasiment vide, affublé uniquement d’un mât central et d’une cabine téléphonique autour desquels évoluent un régiment militaire ultra-virilisé et un groupe cigarières ultra-sexualisées. Et lorsque Carmen, interprétée avec brio par l’ouzbèke Ksenia Dudnikova, entre en scène, elle domine immédiatement l’attention des personnages et des spectateurs — seule sa prononciation française laisse parfois un peu à désirer, mais les surtitres comblent ses quelques lacunes.

En trois heures, entracte compris, jamais l’on ne questionne les choix de cette Carmen : femme forte, résolue et militante, elle force l’admiration par sa quête infatigable et inassouvissable de liberté. C’est plus incontestablement la plus grande réussite de cette version de Carmen : dépoussiérée et heureusement dépourvue de tout exotisme, elle est toujours prise au sérieux face à la violence masculine qu’elle déjoue presque jusqu’à la fin de la soirée. Jean François Borras, un Don José à la diction impeccable, ravit d’un amour passionné et vaniteux qui se croit tout dû quitte à tomber dans l’infatuation. Si le spectacle éblouit dans les scènes intimes, tout particulièrement celles de la vaillante Micaëla (Nicole Car), il est tout aussi impressionnant lors de ses scènes de groupes, véritables mêlées chez les bohémiens et marches chorégraphiées chez les soldats franquistes — le Chœur de l’Opéra national de Paris se montre tout à fait à la hauteur de sa réputation. Ici, les bohémiens voyagent en Mercedes et trimballent leur contrebande dans des boîtes en carton qu’ils brandissent fièrement. Parmi eux, les compagnes de Carmen Frasquita et Mercédès — respectivement interprétées par Gabrielle Philiponet et Valentine Lemercier — semblent tout droit sorties de Grease et font les compagnes parfaites de Carmen, notamment lors de leur superbe interprétation en trio de « Mêlons ! Coupons », lorsque Carmen apprend son destin en tirant ses cartes : « la carte impitoyable répétera : la mort ! »

Si l’on doit trouver un défaut à cette mise en scène, cependant, c’est qu’elle cherche parfois à en faire trop : la très dramatique figure gigantesque d’un taureau érigée sur scène après l’entracte et puis démontée petit à petit n’apporte pas grand-chose à l’opéra, tout comme le toréro nu et enjoué qui se prépare au combat en tournant autour ou encore la jeune femme en maillot de bain qui s’applique longuement de la crème solaire au premier plan alors que derrière elle s’excite le public de la corrida. Les costumes, en revanche, sont un sans-faute : à la toute fin, Carmen égorgée et gisant sur le sol, continue à briller dans sa robe pailletée. Somme toute, les choix astucieux sont plus nombreux que les maladresses, et rien ne gâche le plaisir d’entendre la merveilleuse partition de George Bizet jouée par l’orchestre sous la direction de Lorenzo Viotti : Carmen demeure un spectacle total, ici dépoussiéré et d’autant plus puissant qu’il comprend parfaitement ce qui fait l’intérêt de son personnage titre.

Ewen Zimmermann

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Mardi 14 mai, le service culturel de la Sorbonne m’a permis non seulement de me rendre à l’Opéra Bastille mais surtout d’y voir sur scène Carmen. Opéra devenu une référence culturelle et qu’il me tardait de voir au moins une fois dans ma vie. Carmen est une jeune bohémienne, libre et au tempérament rebel, qui sait jouer de ses charmes pour obtenir ce qu’elle souhaite. Elle déclenche une bagarre dans la manufacture de tabac où elle travaille. Condamnée à aller en prison, elle est emmenée par le brigadier Don José, qui tombe sous le charme et la laisse s’échapper croyant à un amour réciproque. Il fait donc de la prison à sa place oubliant sa fiancée Micaëla et sa mère. Au sortir de la prison, il décide de suivre la vie de Carmen et abandonne son métier pour rejoindre les contrebandiers. Mais il est dévoré par la jalousie, et Carmen va se lasser de lui et se laisser séduire par le célèbre torero Escamillo…

Ce fut un grand spectacle par le nombre de personnes impliquées dans un tel projet (un grand nombre de comédiens, de musiciens, régisseurs…) et par toutes les émotions qu’il procure. Le spectacle a démarré par des merveilleux morceaux classiques joués par l’Orchestre talentueux de l’Opéra national de Paris. Puis à ma grande surprise, j’ai découvert un spectacle très moderne. La mise en scène de Calixto Bieito était très réaliste tout comme le jeu de comédiens, le décor et les costumes. Le spectateur pouvait se projeter d’autant plus dans cette histoire entraînante qu’il était omniscient. La modernité a été particulièrement visible lorsque plusieurs voitures sont arrivées sur scène, on a découvert des gestes et scènes plus ou moins sensuels (voire obscènes pour certains) mais du moins explicites, des selfies avec un appareil photo etc…

L’espace scénique fut très bien investi soit par les chanteurs d’opéra soit par le décor, lui-même souvent imposant (voitures, un taureau en panneau, le mât très haut du drapeau de l’Espagne). Le décor donnait souvent le ton de l’histoire et participait à l’atmosphère d’un environnement réaliste. Chaque élément artistique apportait une émotion, une référence, que ce soit le chant, le décor, l’orchestre… Ce combo a eu un effet sur le public. Certaines personnes ont trouvé que la modernité ou l’explicitation de certaines scènes (notamment sexuelles) étaient déplacées, d’autres au contraire ont trouvé ce choix audacieux voire drôle.

Ce spectacle, d’une durée d’environ 2h30, est passé très vite tellement la pièce était entraînante. Une belle découverte.

Kenza Lazreq

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Photographe : Vincent Pontet / OnP

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