Cap au pire

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Le théâtre de l’Athénée accueille en cette fin d’année 2017 la performance de Denis Lavant, dirigée par Jacques Osinski, sur un texte de Samuel Beckett. Dans la petite salle Christian Bérard, située au quatrième étage, pendant une heure et demie, Denis Lavant se transforme en créature beckettienne et nous met au défi : Cap au pire? ou pas cap?

Encore faut-il définir de quel “pire” il s’agit. Tout d’abord, dans le ‘pire décor”, l’acteur est seul sur une scène noire, lui-même vêtu de noir. Il se tient debout sur un carré de lumière blanche qui semble agresser ses yeux autant que ceux des spectateurs. Derrière lui, un mur de drapé noir laisse apparaitre en transparence de petites lumières très faibles qui semblent évoluer quelque peu durant le spectacle, mais de façon à peine perceptible.

Dans ce décor très sombre, le “pire acteur”, Denis Lavant, réalise une performance singulière. Son non-jeu est remarquable. Pendant une heure et demie, il reste debout, comme immobile. Il n’effectue que quelques mouvements de la tête. Accentués par l’éclairage en contre-plongée, l’acteur apparaît déshumanisé et s’apparente davantage à une créature qu’à un homme. Le texte qu’il prononce confirme ce phénomène, d’autant plus que sa diction alterne les fréquences hautes et basses de façon régulière, les ponctuant de silences.

Dans ce rythme berçant, cette performance donne à entendre le “pire texte” de Beckett. Monotone et répétitif, Cap au pire porte bien son titre. Ce long poème semble lancer un défi à ses lecteurs-spectateurs. Serez-vous cap’ de tenir jusqu’au bout? D’écouter ce récit morcelé dans son intégralité? Serez-vous cap’ d’accepter de “rater”, “rater encore”, “rater mieux” votre compréhension? Ce texte cherche le pire, et pour cause, ce “cap”, dans le titre, n’interroge pas seulement les capacités des spectateurs, mais pose le pire comme le cap, l’objectif fixé pour ce texte. Cap au pire semble n’exister que par le pire. L’échec est placé au coeur de cette poésie beckettienne en l’honneur du pire ; échec tant de l’existence donc, que du langage qui ne parvient pas à avancer vers un mieux. L’absence quasiment totale de verbes conjugués en témoigne, marquant l’échec de l’être en tant que sujet d’action.

Après avoir été confronté au pire, une heure et demie durant, le spectateur ressort éprouvé, presque déshumanisé lui-aussi de cette expérience. En définitive, cette performance atteint son cap, et parvient à extraire du pire le meilleur.

Alice Clabaut

Le 12 décembre au théâtre de l’Athénée je suis allée voir Cap au pire, texte de Samuel Beckett, mis en scène par Jacques Osinski et interprété par Denis Lavant. Voir ce spectacle ressemble un peu aux moments où on allait à la messe quand on était petit. Bien sûr il n’y a rien de religieux là-dedans mais c’est comme si l’auteur te disait : « assieds-toi, maintenant on va rentrer au plus profond de toi-même ». En effet, la pièce débute dans une obscurité où l’on n’entend que la voix rauque et profonde de Denis Lavant. Ensuite, un peu de lumière apparaît mais ce que nous voyons est tout simplement un homme debout, les bras les longs du corps, la tête légèrement baissée qui ne nous regarde pas. Derrière lui l’obscurité avec des petite lumières étincelantes – peut-être cette mèche dont il est toujours question durant son monologue ? La mèche n’est au fond que cette vie qui est sur le point de s’éteindre et que cet homme, dans sa vieillesse, cherche à saisir sans aucune rhétorique, sans vouloir donner des significations là où il n’y en a pas. Tout ce qu’il y a, ce sont des images un peu fades, des phrases brutes qui se répètent, une tragédie tellement sombre qui se transforme en ironie macabre.

Il faut être bien préparé pour voir cette pièce, pour suivre les jeux des mots, les phrases qui se répètent, l’ennui qui est une partie intégrante de la tragédie de la vie qui est mise en scène. Toutefois, si on a assez de courage et qu’on décide que oui on peut passer une heure et quart de notre vie à écouter le silence de notre profondeur, à regarder les images de notre inconscient, cette pièce peut être une émotion unique. Et surtout ce qui donne de la valeur au spectacle est certainement une interprétation impeccable et extrêmement précise de la part de Denis Lavant.

Consuelo Ricci

Dans l’intime salle Christian-Bérard, sous les combles du théâtre de l’Athénée, Jacques Osinski met en scène jusqu’en janvier 2017 la pénultième nouvelle de Samuel Beckett, Cap au pire (Worstward Ho, 1983) avec le très brillant Denis Lavant.

Une prouesse de cette magnifique collaboration est de faire du texte extrême de l’auteur irlandais un matériau de théâtre. Et cela fonctionne car il n’est question que de corps, de mouvance, d’espace, de mauvaise perception et de mauvaise énonciation. Il s’agit de tendre ensemble vers le pire « jusqu’à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. »

Dans ce méta-livre, Beckett dévoile son processus créatif. Il n’y a pas d’histoire mais des limites toujours corrigées et repoussées par l’auteur. Il n’y a pas de lieu mais un espace neutre qui s’étire jusqu’à des « vastitudes ». Le temps de la parole, de l’écriture, de la pensée, c’est une mèche qui se consume jusqu’à s’éteindre. Les personnages sont figés dans une répétition absurde, dans la peinture d’un mouvement, d’un détail qui les déforment.

Mais comment malmener les limites ? D’abord, ne rien dire nulle part : « Savoir le minimum. […] Tout au plus le minime minimum. L’imminimisable minime minimum. » Puis, triturer les éléments, les faire danser sur un air où chacun a son couplet – le lieu, le corps, le temps, l’autre, le vieil homme, l’enfant, leurs mains. Mais à chaque ressassement, il y a métamorphose. La langue de Beckett est une loupe qui déforme le réel, le rendant absurde. Son style syncopé est un véritable hachoir d’asyndètes, de phrases nominales, d’ adverbes solitaires – de temps, d’humeur et le fameux « mal » qui colle aux verbes qui disent perception et transmission.

Le metteur en scène procède à une timide tentative de renversement lorsque la lumière éblouit le public à l’arrivée en catimini de l’acteur, pour laisser la scène dans la pénombre. Choix qui se justifie : l’espace est effacé par la pénombre. Il est pourtant dommage de ne pas pouvoir profiter du visage de Denis Lavant, « forcé à la fin à se mettre et tenir debout », ombre figée pendant 1h46. Dans cette mise en scène minimaliste il aurait été appréciable d’habiller le visage de l’acteur avec un jeu de lumière plus raffiné. Mais c’est sa voix qui porte tout. Il fallait qu’elle seule se montre et dresse l’univers de Beckett : dans la fixité et la pénombre qui efface tout jusqu’à son propre corps, il reste droit comme un piquet, la tête légèrement inclinée vers le bord de la scène. Pourtant, l’effacement du comédien, donne toute sa place à l’auteur, dans sa recherche solitaire du pire. Dans cet espace vide, la voix de Denis Lavant façonne des personnages rendus monstrueux, et dans la déchéance du corps, anéanti de toutes les façons, il ne reste plus que le verbe. Sa voix colore le texte en passant de façon précise et surprenante des tonalités chantantes aux tonalités gutturales. Talent et performance qui porte un exercice littéraire et technique redoutable. Car malgré ce spectacle de la destruction, l’on parvient à rire franchement et à s’élever.

Jeanne Sauton

Un homme, immobile, dont le corps apparait progressivement à mesure qu’il s’exprime, incarne le personnage beckettien de Cap au pire. Difficile de commenter une écriture qui s’accouche sans cesse. Une heure durant, la langue prolifère, les mots s’enchainent, s’entrainent, s’engendrent. Et la musique dans cette voix se fait. Denis Lavant a cette diction parfaite qui fait résonner les jeux d’échos d’une langue foisonnante.

Résonnent ces mots à la sortie de la salle : « pis, encore », dans lequel malgré la statique du corps en présence, se mime la chute. On en trébucherait presque dans l’escalier sombre que l’on empreinte pour quitter la petite salle du théâtre de l’Athénée. Car Cap au pire, c’est aussi la dislocation du corps, une progressive disparition, l’observation étonnée de chaque parties d’un être voué à s’effacer. C’est ainsi que le visage de l’acteur évolue sans que des variations lumineuses ne le redessine ; seule apparaissent quelques points de lumières sur le fond de la scène, signalant çà et là des formes dans le noir ; mais aux prises avec les contorsions que la langue lui impose. Si bien que les joues se creusent, la bouche entraine un menton trébuchant, et progressivement, d’un mot à l’autre, la décadence s’opère.

Dans cette pièce nihiliste, on retrouve l’humour de Beckett qui s’opère par le surgissement brutal d’un mot, lorsque l’absurde sonne. Dans la pénombre, alors, s’étonne-t-on de sourire. De mal en pis, le sublime surgit par cette langue merveilleuse que l’on n’entendait pas à ce degré de complexité. Sans cesse les échos se créent. Les mots se vident et se remplissent, se teintent d’une couleur nouvelle, libres de leur connotation habituelle, affranchie de leur sens quotidien. On sort de la pièce riche d’une langue dont on ne supposait pas qu’elle puisse se métamorphoser ainsi, l’atmosphère prend une densité autre, un peu sombre. Dans les silences, l’entend-on encore, ce langage vidé de son sens univoque par la scansion de mots qui, sortis de leur forme habituelle, se sont ranimés.

Juliette Beillot

Qu’est-ce que c’est, le théâtre ? Est-ce qu’il peut y avoir du théâtre sans un cadre ? Est-ce qu’il peut y avoir du théâtre sans intrigue, sans action, sans dialogue, sans d’autres personnages mis à part un seul locuteur ? Est-ce qu’il peut y avoir du théâtre si le spectacle ne consiste qu’en une récitation de mots écorchés ?

Celles sont les questions qui émergent autour de Cap au pire, d’après le roman court expérimental par Samuel Beckett. Comme plusieurs oeuvres de Beckett, le texte s’agit d’un monologue dépourvu de contexte et d’intrigue mais plein de répétitions, de fixations et de jeux de langage. Comme roman le texte est déjà bizarre, mais adapté au théâtre il est tout à fait déconcertant. On n’apprend jamais le nom du personnage principal ; il reste sans nom et sans origine, habillé en vêtements noirs simples, disant (ou récitant ?) une série décousue de mots. Il ne bouge pas. Il n’arrête pas. On peut parfois discerner certaines de ses fixations, certaines termes et idées auxquels il retourne encore et encore, mais en gros le personnage principal ne raconte aucune histoire. Quel est le fil logique qui structure sa parole ? Y a-t-il un tel fil ?

Franchement, il y avait des moments dans cette pièce où je m’ennuyais ou je me sentais complètement perdue. Puisqu’il n’y a pas d’intrigue traditionnelle, il est très facile de s’enfermer dans sa bulle. Ce texte avant-garde est peut-être mieux adapté à la littérature, où l’on peut examiner la structure de la parole du personnage principal hors de temps réel, qu’au théâtre, où la parole continue très vite, sans occasion d’examiner vraiment les rapports entre les mots. Mais ce que la pièce fait bien, c’est d’interroger les limites du théâtre et de la performance. Comme je dis auparavant, Cap au pire manque de cadre, d’action, de dialogue ; la pièce est presque une simple narration. Le personnage principal est-il personnage ou porte-parole ? Joue-t-il un rôle ou récite-il un texte écrit par autrui ? C’est là à la frontière entre la littérature et le théâtre où cette adaptation du roman court se situe, et ces questions qui restent après la fin du spectacle sont peut-être l’élément le plus intéressant du spectacle.

Whitney Shay

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