Britannicus / Les Livreurs / Hôtel littéraire le Swann / Janvier 2020

Britannicus : au cœur d’une tragédie politique

Rome s’éveille et l’Empire s’affole. Junie a été enlevée des bras de Britannicus par son frère Néron. Il s’agit maintenant pour l’Empereur d’asseoir son pouvoir et de laisser sa colère s’abattre sur son frère et sa mère, Agrippine.

Dans l’enceinte intime de l’Hôtel Littéraire Le Swann, la tragédie en vers et en cinq actes de Racine se rejouait le 23 janvier dernier. Britannicus (1670) interroge sur l’autorité politique et les conséquences des actions de celui qui l’incarne. Se lance dès lors un jeu de forces entre Agrippine et son fils Néron – dont les conseillers, Narcisse et Burrhus, ne percevront que bien trop tard le dénouement tragique de cet affrontement. « Narcisse, c’en est fini, Néron est amoureux » déclare Néron dont la passion brûlante pour Junie le pousse à commettre l’irréparable en assassinant son frère. Ici, la passion prend le sens de la souffrance et de la destruction, et le début d’un amour annonce la fin d’une vie.

Ce solo théâtre met en scène une interprète, dont la seule voix porte tous les visages. Pendant près d’une heure, l’interprète délivre une lecture poignante du texte de Racine, adapté pour l’occasion. Le public se retrouve face à une scène qui semble ne pas en être une, ayant pour seuls décors le salon de l’Hôtel et le texte de Racine, et pour seul costume le corps de la lectrice sur lequel tombe un faisceau de lumière ; un huis-clos qui appelle une esthétique du dénuement dans laquelle les alexandrins sont là pour être écoutés et non seulement vus.

— Emma NAROUMBO ARMAING

Victor Hugo, dans Faits et croyances, écrivait en 1840 : « Une pièce de théâtre, c’est quelqu’un. C’est une voix qui parle, c’est un esprit qui éclaire, c’est une conscience qui avertit. » Depuis ses origines antiques, le théâtre – et plus particulièrement sa représentation, a fait l’objet de nombreux questionnements pour les dramaturges et théoriciens : tantôt il est question d’un décor imposant, d’une abondance de costumes, d’une multiplicité de gestes, mouvements et déplacements sur scène, tantôt le théâtre n’est plus considéré dans sa dimension représentative et scénique, mais présenté comme devant être lu « dans un fauteuil », pour reprendre l’idée et les mots de Musset.

Il semble que le collectif des « Livreurs, Lecteurs sonores » soit parvenu à concilier ces deux extrêmes de la conception théâtrale avec leur programme « Solo Théâtre ». Le concept est simple : une pièce, un interprète, une heure. L’artiste choisit donc les morceaux-clefs de la pièce et procède à une lecture puissante et évocatrice de ceux-ci. Il s’agit en effet bien plus d’une lecture à haute voix que d’une représentation théâtrale traditionnelle, dans la mesure où l’interprète porte à lui seul le texte pendant un peu plus d’une heure, modulant uniquement sa voix en fonction des personnages qu’il incarne. L’objectif des « Livreurs, Lecteurs sonores » est de redonner leur primauté aux vers, ici de magnifiques alexandrins raciniens. Ne dit-on pas, d’ailleurs, que Racine est le plus grand poète du XVIIème siècle alors qu’il n’a jamais écrit de recueil poétique à proprement parler, et qu’il est bien plus connu pour ses tragédies ? Le spectateur – ici, il s’agit plutôt d’un auditeur – n’est en effet pas distrait par la somptuosité des décors ou des costumes, puisque la scénographie est inexistante, mais a tout loisir de se laisser porter par les seuls mots qui résonnent en lui.

Nous tremblons donc en entendant la cruelle voix de Néron, frémissons avec la douce Junie, nous méfions des intonations narquoises de Narcisse et craignons pour le courageux Britannicus. La seule voix de l’artiste nous dévoile les manigances fourbes et secrètes de Néron et Narcisse pour se débarrasser de Britannicus, les déploiements stratégiques et diplomatiques d’Agrippine qui tente d’asseoir son pouvoir ; et nous assistons – par la seule écoute, au dénouement tragique qui ne pouvait se passer que dans le sang et les larmes, à la fin du jour et à la fin de la pièce.

La particularité de cette lecture sonore de Britannicus est aussi le lieu dans laquelle elle s’est déroulée le 23 janvier dernier : l’Hôtel littéraire Le Swann, bien évidemment dédié à Proust. Ce lieu confère immédiatement à ce solo théâtral une ambiance intimiste, car le public est en petit comité (entre vingt et trente personnes), la lumière est relativement tamisée et seul un faisceau de lumière douce est projeté sur l’artiste qui déclame les vers.

C’est donc une forme de suspension temporelle que proposent les « Livreurs » avec leur concept de lectures sonores, lesquelles permettent d’aborder la littérature – et plus particulièrement le théâtre, d’une autre manière. L’organisateur de l’événement expliquait à ce sujet que cette facette différente du théâtre était un bon moyen de le faire connaître et apprécier à un public plus jeune, peut-être moins accoutumé à la représentation théâtrale traditionnelle. Cette forme de représentation théâtrale est novatrice et enrichissante dans la mesure où elle laisse une grande place à l’interprétation personnelle de l’auditeur, tout à fait libre de se créer ses propres images.

— Charlotte DESPRE