Bovary

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Au théâtre de la Bastille, Tiago Rodrigues, le dramaturge et metteur en scène, nous fait revivre non seulement le procès Flaubert, mais nous replonge dans l’œuvre de ce dernier, Madame Bovary avec son excellent spectacle Bovary.

La pièce mêle la correspondance de Gustave Flaubert, les plaidoiries du procès et l’œuvre elle-même. La scène est recouverte de feuilles blanches, et les cinq comédiens jouent Flaubert, les deux avocats, et quelques personnages du roman notamment Charles Bovary, Léon Dupuis, Rodolphe Boulanger et bien sûr, la protagoniste, Emma Bovary.

Les deux avocats mettent en scène les passages du roman qui ont été amenés dans le procès. Les personnages d’Emma et Charles, ainsi que des deux amants prennent vie sur scène. Alma Palacios, la comédienne qui interprète Mme Bovary, nous émeut lorsque son personnage arrive sur la scène du procès pour la première fois, innocente, et se retrouve malgré elle manipulée par deux avocats dans la vie réelle. Au fil de la pièce, on la découvre malheureuse, s’ennuyant, puis découvrant les joies de la ville, qui tombe amoureuse de Léon puis de Rodolphe, puis de Léon à nouveau, jusqu’à son suicide.

Plus qu’une simple mise en scène du roman de Flaubert, cette pièce pose la question de la liberté et de la responsabilité de l’art, encore si pertinent de nos jours. Peut-on tout écrire ? Même ce qui apparaît immoral ? Les deux avocats en deviennent ridicule : l’un accusant Flaubert d’atteinte à la morale, et voyant des symboles phalliques partout dans l’œuvre, l’autre défendant tellement le roman que l’écrivain lui-même dit que l’accusation a mieux compris l’œuvre. À une époque où on se pose encore ces questions sur jusqu’où l’art peut aller, sur les limites de la tolérance, cette pièce redonne à réfléchir sur tous ces points, et finalement on se rend compte qu’entre 1856, il n’y a pas eu tant d’avancé que ça sur ces questions.

Ce spectacle est donc non seulement très d’actualité, mais il donne envie de relire Madame Bovary, œuvre qu’on a souvent lue au lycée, dans un cadre très académique, mais présentée sous cette forme et en lien avec le procès, et avec la question de la responsabilité de l’art, cela donne envie de se replonger dans les phrases de Flaubert. Un spectacle à voir !

Valentine Smith-Vaniz

On avance vers la salle ouverte, et devant, des tourbillons de feuilles blanches que lancent les comédiens déjà sur scène. Difficile d’arrêter de parler quand la surprise du plateau n’est plus. Sur ce sol jonché de pages vierges, quelques assemblages de bois, et des lentilles transparentes, déformantes et énormes. Elles ressemblent à des loupes.                                                                                              Des loupes qui mettent en lumière certaines phrases, certains paragraphes de Madame Bovary, jugés trop osés ou immoraux. Lorsque Flaubert fit paraître Madame Bovary en fascicules dans La Revue de Paris, il ne pensait pas devoir défendre son œuvre lors d’un procès qui accusait son roman d’être un attentat à la morale. Sur scène, ce procès que l’on rejoue, auquel se mêle le mime des scènes du roman. Présence de l’écrivain aussi, qui ne peut participer à ce procès capital qui décidera du sort de sa grande œuvre, mais qui se sert de la pièce pour préciser ses intentions d’écriture et pour faire part de la meurtrissure profonde de ces attaques insensées.

Il y a quelque chose d’infiniment beau à voir Emma Bovary dans le corps et la voix d’Alma Palacios. Grande, fine, elle a des cheveux d’or, et une énergie singulière l’habite. Elle est cette Emma curieuse de se marier, attendrie un peu par la demande de Charles de l’avoir pour femme, puis au désespoir quand elle réalise qu’elle n’aura qu’une vie petite et froide. Quand la scène du bal a lieu, elle danse sur un air de guitare – quelque chose de violent et de cathartique se produit. Elle emporte tout sur son passage, et ses hésitations amoureuses, ses désirs et ses erreurs, tout cela est présent si fortement quand Alma Palacios est sur scène, qu’elle en devient un feu hypnotisant pour le spectateur. Et puis il y a ces éclairages magiques qui font de ce qui se joue sur scène des instants de joie et de tristesse purs. Rarement auront aussi bien été maîtrisées les lumières, qui habillent les visages des comédiens, renforçant leurs lignes de textes. Tout converge vers le personnage d’Emma, mais pas de la même manière que dans le roman, qui en fait une héroïne inoubliable et tragique. Là, elle est la proie de ses tourments et de ses hésitations, mais le jeu des avocats, la présence de Flaubert, celle de Charles Bovary, attendrissant malgré sa bêtise – tout la rend plus insaisissable. Evidemment, le spectacle a quelques défauts, une insistance de certains comédiens lors de l’utilisation de certains procédés comiques, mais cela n’est rien à côté de cette proposition théâtrale hybride et téméraire qu’est la vision du roman de Flaubert par Tiago Rodrigues.

Margaux Daridon

Cette pièce rejoue le procès qui a accusé Flaubert d’immoralité pour son œuvre, Madame Bovary. En effet, à l’époque de la réception de cette œuvre, et dans ce contexte historique, celle-ci a été jugée immorale. Ce roman retrace l’histoire d’Emma, une jeune femme de province, qui, après sa jeunesse au couvent, s’est mariée à Monsieur Bovary, un homme qui n’est pas tout à fait à son goût. Elle commettra l’adultère à plusieurs reprises après s’être mariée à cet homme peu attentionné, dénué de sensibilité, et ne correspondant pas tout à fait aux critères d’Emma. L’héroïne du roman a fait beaucoup de lectures, qui l’ont conduit à se forger un idéal. Emma rêve de vivre la passion amoureuse qu’elle a imaginée suite à ces lectures de romans. Ainsi, les attaquants de Flaubert ne pensent pas que la littérature ait la capacité de purger les individus de leurs passions, comme l’affirmait Aristote à propos du théâtre. Selon Aristote, en représentant la pitié et la crainte sur scène, la katharsis purge les spectateurs de leurs passions. Les opposants de Flaubert ont plutôt une vision de la littérature comme ce qui est susceptible de pervertir les lecteurs. Cette pièce de théâtre nous conduit à nous interroger sur la réception d’une œuvre littéraire, en plus de mettre en scène une œuvre qui est un grand classique littéraire, le roman de Madame Bovary de Flaubert. C’est avec plaisir que l’on assiste à cette pièce de théâtre, qui représente l’histoire de Madame Bovary, que l’on peut accuser d’immoralité ou non, mais qui a traversé les siècles et dont la célébrité et la renommée semblent inaltérables et éternelles.

Isis Lacour

Bovary, joué au théâtre de la bastille, est une pièce de théâtre écrite et mise en scène par Tiago Rodrigues, d’après le roman Madame Bovary  Gustave Flaubert et le procès de Flaubert.

Madame Bovary, est l’histoire du couple de Charles Bovary un médecin de campagne et d’Emma dont le mariage ne répond pas à ses attentes romantiques. La réalité ne correspond pas à ce qu’elle a lu dans les livres. Tandis que Charles est au comble du bonheur avec cette épouse qu’il trouve parfaite.

Emma s’ennuie et déprime quand elle compare ses fantasmes à la réalité de monotonie de la vie du village. Son apathie la rend malade. Ils emménagent dans une ville  pour améliorer sa santé. Elle vit des liaisons passionnées, accumule les dettes. Charles, ne soupçonne rien. Mais, les relations se finissent, ses biens sont saisis pour compenser sa dette. Désespérée, elle se suicide. Charles confronté à la vérité, harcelé par les créanciers, meurt de chagrin.

Cette pièce originale par son traitement de l’histoire, mêle les procès-verbaux des audiences, la correspondance de Flaubert et certaines séquences du roman. Le roman finit par être « convoqué » sur scène pour une réflexion sur jusqu’à quel point l’art peut repousser les limites de la tolérance.

Le format de la pièce est particulier. Les acteurs s’adressent directement au public, lui posent des questions, le prennent à parti. Pendant la pièce les acteurs restent sur scène en tant que spectateurs et parfois discutent entre eux. Le spectateur à l’impression d’assister à un procès.

La pièce est drôle, ironique, légère mais pose de réelles questions. Elle est écrite dans une langue claire et simple, facilement compréhensible pour tout le monde. Elle ne demande aucune connaissance particulière de l’œuvre, un résumé est d’ailleurs fait au début du débat par l’avocat de l’accusation.  Le débat est développé suivant des arguments basés essentiellement sur les doubles sens des mots dans le Roman créant des situations immorales.

La diction des acteurs est impressionnante, leur gestion du rythme des phrases, des enchainements est parfaite. Seulement cinq acteurs jouent tous les personnages. Les transitions de personnage sont rendues par d’infimes détails finement joués. Les acteurs, à l’aise, se permettent des petites improvisations complices très drôle. Cela donne un côté naturel et fait tomber le quatrième mur du théâtre.

Le décor est épuré mais esthétique : des feuilles de papier blanches pêle-mêle au sol, un mobilier simple et quatre paravent constitués d’un réseau de loupes en verres de différentes tailles. Ces loupes font références aux différents points de vue des lecteurs du roman et dans la pièce ceux de l’accusation et la défense. Le reste du décor est rendu par la mise en scène : gestes, regards des acteurs, jeux de lumières, et bruitages très réalistes faits par les acteurs. De nouveau, leur dextérité et leurs talents permettent de facilement se repérer.

La morale de la pièce qualifie Madame Bovary d’œuvre puissante qui vivra éternellement et montre que l’avis de la société ne ternit pas l’œuvre mais la dessert.

Adeline de la Forest Divonne

Ayant reçu le prix de la Meilleure création d’une pièce en langue française, Tiago Rodrigues présente au Théâtre de la Bastille la reprise en France de Bovary, pièce écrite pour lui-même et dans laquelle le procès de Gustave Flaubert pour attentat à la morale fonctionne comme point de départ à une adaptation de son chef-d’ouvre, Madame Bovary. Cependant, il s’agit fondamentalement d’un travail d’interprétation historico-politique et d’une approche herméneutique sur l’oeuvre Madame Bovary, où l’intercalation du procès-verbaux des audiences et des séquences du roman constitue la structure de l’oeuvre.

Ainsi, le fait de que ce soient les mêmes acteurs, sans sortir du scénario ou changer leur costumes, qui représentent au même temps les personnages du procès et celles de l’histoire jugée dote l’oeuvre d’une richesse symbolique exceptionnelle, diluant progressivement cette différence et en conséquence, la référence de la distinction entre réalité et fiction. Mais le dispositif central de l’ouvre est sans aucun doute le texte, qui est constitué d’un contenu intellectuel complexe et est bien élaboré, où l’enjeu se trouve dans l’immunité de l’art, la division entre la vie publique et privée, la crise des valeurs traditionnelles et, à la base, le jugement moral de la désobéissance des normes patriarcales de genre.

Dans ce sens, il semble que Monsieur Rodrigues a fait un pari politique pour équilibrer le présence des acteurs masculines et féminins dans la représentation, décision qui l’a définitivement bénéficié vu le formidable jeu de Ruth Vega Fernández, doté des élections interprétatives courageux et d’une versatilité solide. Également remarquable l’usage de l’espace et des décors, absolument minimalistes et donc, abstraitement resignifiés à partir des actes performatifs des personnages.

De lundi à samedi à 21h au Théâtre de la Bastille jusqu’à le 28 mars.

Teresa Larruzea
Photographie : Pierre Grosbois