Body and Soul / Crystal Pite / Opéra de Paris, Palais Garnier / Octobre 2019

Image d’entête : Galerie OnP, (c) Julien Benhamou. Héloïse Bourdon, Axel Ibot

Nouvelle étoile de la danse contemporaine, la chorégraphe et danseuse canadienne Crystal Pite revient sur le devant de la scène avec son nouveau ballet intitulé Body and Soul. Trois ans après le triomphe de The Season’s Canon, Crystal Pite fait danser et virevolter les mots. Et si tout n’était qu’une affaire de points de vue ? Crystal Pite, dans ce ballet haut en couleur, joue avec le côté polysémique de la danse mais aussi des Interprétations. Un texte lu par Marina Hands en guise de bande sonore vient se répéter tout au long du spectacle. Comment interpréter et mettre en scène cette même mélodie ? C’est à cette question que Crystal Pite a tenté de trouver une réponse en déployant un fil rouge en trois actes qui donne lieu à une variété diversifiée de mises en scène, toutes plus ubuesques les unes que les autres.

Un premier acte théâtral

L’acte I de Body and Soul sonne comme un savoureux mélange entre duo et ensembles. Confrontés à l’individualité des corps mais aussi des âmes, les danseurs s’enlacent et se délaissent jusqu’à cette scène ultime : le combat. La danse – comme salvatrice des pulsions, vient rompre et casser ce fil tendu autour de la poésie et du phrasé si particulier de Marina Hands. Un acte II sur du Chopin, entre lyrisme et mélancolie douce. Crystal Pite semble avoir été inspirée par les tragédies antiques, laissant place à la dualité des corps et des âmes. Un sentiment d’incertitude plane tout le long de cet acte, laissant chaque spectateur s’interroger sur le devenir des personnages. Une mise en avant par des jeux de lumière accorde une place prépondérante à l’espace scénique et aux jeux chorégraphiques menés à merveille par la troupe des danseurs de l’Opéra de Paris.

Un acte trois… surréaliste

Le troisième acte laisse quant à lui place à un tout autre univers, celui de l’empreinte futuriste. Tim Burton a du souci à se faire, et c’est peu dire. Sur des airs techno voire électro, l’ensemble des danseurs vient revisiter la dimension bestiale du corps et des gestes humains. À l’image d’un clip Youtube, le dernier acte nous fait retrouver la parole et donne à exprimer cette rage contenue depuis le début. Une conclusion surréaliste qui vient nous questionner : et si, finalement, nous humains n’étions que des animaux ? Trois niveaux d’interprétation qui ne cessent d’osciller entre le fond et la forme, suggérés par des mouvements amples et aériens. 

Avec Body and Soul Crystal Pite signe son grand retour à l’Opéra Garnier. Un ballet en trois actes prosaïques et teinté de notes baroques, classiques voire pop et électro. Un doux mélange qui flirte donc avec la polysémie des genres et des interprétations.

— Antonin Bodiguel

Créée par la chorégraphe canadienne Crystal Pite pour le ballet de l’Opéra de Paris, la pièce Body and Soul est présentée à l’Opéra Garnier du 25 octobre au 29 novembre 2019. Crystal Pite avait déjà été invitée une première fois en 2016, par Benjamin Millepied : imaginée au ballet de Francfort de William Forsythe, The Seasons’ Canon revisitait l’œuvre de Vivaldi et avait été programmée avec trois autres pièces : Sehgal / Peck / Forsythe.

Cette nouvelle pièce était très attendue, au point qu’elle est affichée au programme sous le nom de la chorégraphe et non sous le nom de l’œuvre. Le programme annonce un ballet en trois actes qui alternent duos, trios et ensembles.Quand le rideau se lève, on trouve sur scène deux danseurs et on est frappés par la voix de la comédienne Marina Hands, qui nous accompagnera durant tout le premier acte avec des descriptions en temps réel de ce qui se passe sur scène, déclamées de sa voix chaleureuse : droite, gauche, front, menton, poitrine, genoux… La magie se réalise dans la deuxième scène, quand le duo reprend les mêmes mouvements mais accompagné par l’ensemble : cet ensemble a le pouvoir de donner l’impression d’être un seul individu ; le groupe a le pouvoir de donner de la force aux gestes – on dirait qu’il crie de plus en plus fort au fur et à mesure que le nombre de danseurs augmente.Cet individu, composé de plusieurs corps, n’arrête pas de changer de direction, d’avancer, de reculer jusqu’à ce qu’un ou deux corps s’en détachent, toujours documenté par la voix de la comédienne qui nous accompagnera aussi durant le deuxième acte. 

Si les duos du premier acte nous ont fait penser à des individus qui s’entraident, ceux du deuxième sont des duels – avec des renversements de rapport de force. Ici encore, les ensembles sont remarquables ; ces ensembles, qui sont la signature de Crystal Pite, mettent en scène la foule, une foule qui multiplie la force du mouvement et crée le va-et-vient des vagues, d’un champ de bataille ou encore des animaux. Et c’est justement les animaux du troisième acte qui marquent une rupture : il n’y a plus d’individus, mais un ensemble d’insectes qui agit comme la foule, c’est un groupe harmonieux dans ses mouvements. Cette troisième partie marque une rupture à tous les niveaux : on passe par exemple de la musique de classique au rock. Habillés jusqu’à maintenant de costumes noirs et de chemises blanches, les danseurs portent désormais une combinaison brillante qui leur cache le visage et prolonge leurs mains d’appendices pointus qui rappellent des griffes. Et c’est une créature mi-homme mi-bête qui se détache alors du groupe. 

La scénographie des deux premiers actes, avec ses décors aux murs nus, animés seulement par le jeu des lumières et des projecteurs installés sur scène, est remplacée par un décor de forêt aux branches dorées. Après le noir et blanc, on est engloutis pas autant d’éclat.

De ce ballet on partira avec le souvenir de la puissance des tableaux d’ensembles, de leurs mouvements ondulatoires, d’une foule qui danse à l’unisson. La signature du style de Crystal Pite est sans aucun doute dans les ensembles.

— Monica MELE

Body and Soul : une expérience existentielle

Actuellement présenté à l’Opéra de Paris, Body and Soul, le nouveau ballet contemporain de Crystal Pite, est une invitation au voyage. Aussi bien parcours d’une extériorité spatiale et temporelle que mouvement intérieur et réflexif qui sillonne corps et âmes, cette pièce renvoie à ce qui fait sens, est sens ainsi qu’à l’essence même de la vie. Métissage tout à la fois de lutte, d’amour, de mort et d’humour, elle réunit ce qui s’oppose et éclate nos lieux communs tandis que s’esquisse devant nos yeux un nouvel horizon de la danse. 

Au commencement était le verbe. Ni mouvement, ni musique, seulement des mots : « Droite, gauche, droite. Gauche, droite, gauche. » Telles des répliques épurées à la Beckett, les pensées se meuvent sans un geste et se font fil narratif de marionnettes dansantes mises peu à peu en mouvement. Le danseur, fidèle intonation de cette voix, illustre et ponctue son discours. Mais tandis que, pour faire sens, le langage demeure à la fois prisonnier de ses concepts et enchaîné à quelque contexte, la danse se suffit à elle-même. La dialectique s’opère et d’esclave, la danse devient maître : le geste dansé demeure universel. Ainsi, tout au long du premier acte, les danseurs déclinent en différentes variations la situation initiale et nous entraînent dans leur quête. Alternance entre duos et ensembles, le premier acte est à la fois dualiste et profondément marqué des flux et reflux inspirés de la nature, tant de thématiques dont s’inspire particulièrement la jeune chorégraphe. Tantôt expression d’une entité émotive à l’instar d’un danseur, tantôt celle d’un ensemble faillible et divisible -représenté par le corps de ballet-, elle reflète l’humanité dans toute sa splendeur, sa misère et sa finitude.                                                                                                          

Sans rupture totale, le deuxième acte se détache du repère initial : la voix off ne fait plus rythme. Au contraire, elle laisse place à un répertoire musical classique, lequel s’accompagne d’une succession de duos dont la gestuelle reste cependant similaire et comparable à celle du premier acte. Alors que les danseuses retrouvent leurs pointes, elles prennent l’impulsion du danseur pour se propulser dans l’espace. La narration s’efface donc au profit de ce dernier, lequel est tracé et délimité par l’évolution chorégraphique incessante des couples qui hésitent, vacillent et oscillent entre chute, perte et reprise d’équilibre. L’on assiste alors à l’éternel jeu du danseur avec la gravité.                                                                                               

Bien que miroir du présent, et héritier de canons classiques, le spectacle de Crystal Pite ne se satisfait cependant pas d’une telle définition. Certes, empreint d’une temporalité actualisée dans et par l’espace, Body and Soul évoque ce que peu de chorégraphes ont encore osé faire : un futur. En effet, elle détourne brillamment nos perceptions et fantasmes de l’avenir, du transhumanisme ou encore de la vie extraterrestre, et dessine avec humour et parodie une trans-« cen »-danse : inconnue, et dont le potentiel n’a pas encore été exploré mais qui s’annonce prometteur.

« Le mouvement ne ment pas. »  – Martha Graham. Body and Soul reflète le mouvement de la pensée incarné par le geste dansé et rompt le dualisme cartésien, pour nous permettre de contempler l’être dans son rapport à soi, au temps, à l’espace, et aux autres : une belle expérience de l’unité.

— Ambre MANNU

J’estime beaucoup la danse, et quoique j’aille peu à peu vers le ballet classique, qui me charme, j’ai d’abord été éduqué aux danses contemporaines. Body and Soul de Crystal Pite est annoncé ainsi, comme un ballet contemporain, mais il est plutôt, me semble-t-il, trois actes d’un délire tiède.

L’acte premier est littéralement un bug informatique. C’est sans doute un virus dans l’esprit de Descartes : répétition obsédée, obsédée par une voix à laquelle les danseurs obéissent ; voix coupée, rythmée, numérisée – et toutefois superflue. Point de nom ni de chair, mais « Figure 1 » et « Figure 2 » s’articulant dans la voix de Marina Hands. L’exploration du motif de la dualité est assez agréable : les vagues et l’écume, les amants et la foule, le duo et le duel, l’harmonie et le conflit, le particulier et le tout… 

L’acte deuxième m’émeut un peu. La prélude, op.24 n4, relève le niveau. Chopin relève le niveau. L’acte est meilleur que le précédent, l’acte est plus tendre, les bras des danseurs représentent des oiseaux, c’est un peu de chaleur ; mais tout ceci (ce second romantisme, qui ne laisse pas grand chose à quoi se tenir), tout ceci, dis-je, ne vole pas bien haut. Duo trop générique, structure trop artificielle, mais groupe passionné, ensemble touffu et animé.

Enfin l’acte troisième paraît comme une rêverie des temps premiers — le bug est sublimé, cannibalisé, et sans crier gare, on assiste à de la science fiction. Après le corps politique, le corps amoureux, le corps naturel, l’esprit des sons, l’esprit des matières, voilà des insectes, voilà un homme des cavernes. Quoiqu’assez incohérent dans l’ensemble, la sorte de roche dorée est très élégante, les créatures le sont également. Saluons les décors, saluons les costumes. 

Pour dernière scène : une chorégraphie semblable aux cérémonies américaines. Awards avec boum boum, tralala. Le tout paraît squelettique et étrange (il y’a peut-être du charme à l’étrange?) et le tout se conclut avec et dans un rire délirant qui révèle que tout ceci est dérisoire. La fin est comique, le spectateur rit. Mon dernier étonnement va donc au public. Il est toujours trop content, il est malade de contentement. Il approuve ce délire et le porte en triomphe ; de mon côté, j’applaudis les techniciens et les exécutants, qui sont admirables, et non la froideur de cette création, ni ces idées tièdes que l’on a jetées sur scène, à corps perdu.

— Marvin ADOUL

L’Opéra Garnier reçoit durant cet automne la création de Crystal Pite, plus précisément un ballet chorégraphié par celle-ci et décomposé en trois parties pensées comme des « Figures ». Du XXème siècle jusqu’à nos jours, cette notion de « figure » abonde : elle enrubanne la littérature, notamment au sein du mouvement structuraliste. C’est un véritable biais par lequel s’appréhendent les arts ; désormais, l’on aime que toutes choses soient délimitées. Désormais, l’on donne à penser que l’on souhaite butiner les arts non pas comme des spectateurs motivés par l’exercice de subjectivité, mais comme des spectateurs qui voudraient faire économie de temps et de curiosité.

Body and Soul est décomposé en trois figures, donc. Chacune des chorégraphies de Crystal Pite voit sa scène partagée en deux et dès lors, l’on peut avoir l’impression de voir se profiler deux ventricules en exercice, de voir s’exercer l’effort de coordination entre deux entités différentes. Cette masse de corps mouvante enfle et dé-enfle, acheminant l’ensemble de la représentation vers l’avènement d’une monstrueuse frénésie. 

Le premier morceau, car c’en est un, superpose à la chorégraphie une voix narrative : les corps se touchent à mesure que la voix, monotone, émet « cou contre cou ». Or, loin d’être grisé, l’on attend quelque fois que la danse puisse être un idéal figuratif, métaphysique à en devenir exempt d’un superflu verbal. Le troisième morceau est délirant et c’est le point culminant de ce monstre de représentation : musique assourdissante, des danseurs comme des mutants, un yéti pour guide. Et, entre ces deux morceaux oppressants, est émis en guise d’acte II une bulle davantage rattachée à un héritage classique, dans laquelle l’histoire de deux êtres se mêle aux musiques de Chopin et d’autres.   

On se demande souvent ce par quoi les artistes sont motivés. Le ballet de Crystal Pite est bien évidemment joli, il est plaisant d’assister à ces chorégraphies dans lesquelles chaque mouvement est aérien et permet de sentir un tant soit peu l’exercice des lois gravitationnelles. Cependant il manque, à tous ces arts en morceaux, de la légèreté, un brin de simplicité exempt de concepts : il manque un fil tenu et continu, peut-être.

 — Julia VALETTE

Body and Soul: à la quête de dualité 

Après le grand succès de The Seasons’ Canon en 2016, Crystal Pite revient au Palais Garnier avec sa nouvelle création Body and Soul. La chorégraphe canadienne fait ici représenter un ballet en trois actes, avec un entracte et un précipité, et dont la durée totale est d’1h15. 

Très marqués par la dualité, les deux premiers actes s’accompagnent de la voix de Marina Hands et se déroulent dans une alternance duos/ensembles d’où se dégagent les rapports contradictoires entre l’individu et le groupe, entre Figure 1 et Figure 2. D’ailleurs, le contraste entre le noir et le blanc de la décoration, des lumières et des costumes accentue cet effet. La conception de la danse chez Pite pourrait être tout à fois conflits et communication, ou bien une sollicitation éternelle entre la cohésion et la séparation.

Comme dans The Seasons’ Canon, Pite met l’accent sur la continuité et l’harmonie, accomplies par l’enchaînement des mouvements de corps – sans oublier la finesse des petits gestes individuels, issus du balancement des différentes parties du corps, afin de montrer la correspondance et la fluidité de la danse et de la musique. Cependant, l’originalité de Body and Soul tient aux mots simples décrits par Hands : droit, gauche, front, menton, poitrine, genoux… qui indiquent les mouvements des danseurs. Ce sont des mots qui commandent au  Body, à son mouvement, et le mouvement de Body est effectivement celui décrit par “Soul”. On dirait que Body et (and) Soul sont deux éléments essentiels et indissociables de la danse. Tous les deux doivent aller de pair.

En tant qu’oeuvre très structurée, le déroulement des trois actes ne me paraît cependant pas tout à fait cohérent. Par rapport aux deux premiers actes, le troisième acte s’avère très différent, brusque même. Les corps des danseurs sont enveloppés dans des combinaisons métalliques, la danse est assez mécanique et étrange avec des bruits électroniques. Tout cela donne une impression de modernité, là où s’était jusqu’alors tenue l’inspiration néo-classique qui caractérise la danse contemporaine chez Pite. Sur la scène brillante et dorée, les extraterrestres s’amusent dans une ambiance de carnaval. La danse avec des pattes pointues efface les traits humains. Cette partie du ballet s’inscrit sans doute dans l’intention de montrer une certaine animalité – au contraire de l’humanité, qui dispose plutôt d’un plaisir exaltant et sauvage. Ce que Pite cherche dans ces trois actes, c’est, en dépit de manières protéiformes et plus ou moins réussies de représenter, le dualisme existant dans toutes les circonstances et à tous les moments.

— Chenghui Shi