Bluebird

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Ne faites pas comme moi et ne soyez pas timides, levez-vous et criez « Bravo ! » à la fin de Bluebird.

Dur dur la critique quand on n’a pas grand-chose à redire… Je vais donc commencer par les points positifs. En tant qu’angliciste, j’avais hâte d’assister à une pièce au nom si chantant : « bluebird » ou «l’oiseau bleu », nom désignant l’un des personnages principaux…j’ai nommé une voiture ! Ou plus précisément, une Nissan Bluebird servant de taxi à Jimmy (interprété par Philippe Torreton). Je n’ai pas été déçue, loin de là.

En l’espace de deux heures j’ai été véritablement été transportée par la mise en scène et la traduction française (Claire Devers et Séverine Magois) de l’œuvre originale de l’anglais Simon Stephens (que je ne connaissais pas). Décors mouvants, images et vidéos projetées ainsi qu’une magnifique bande son « so British » (Muse, the Pretenders…) nous invitaient dans le monde de Jimmy et de tous les autres personnages qu’il rencontre cette nuit-là. Ces derniers, tellement paumés et pourtant si lucides, sont campés avec brio par Baptiste Dezerces, Serge Larivière et Marie Rémond.

C’est en dialoguant avec ses « charges », comme Jimmy appelle ses clients, qu’on comprend que le chauffeur de taxi, a priori banal, a, lui aussi, quelque chose sur le cœur. C’est à son tour de se confier, mais pas à inconnu. Il veut revoir son ex-femme et mère de leur fille décédée il y a cinq ans jour pour jour. Face à lui dans le dernier face à face de la soirée, Julie-Anne Roth est tout simplement magistrale dans le rôle de Clare.

Je ne veux rien dire du dénouement de Bluebird à part qu’il est à l’image de son acteur principal Philippe Torreton et de la pièce elle-même : c’est-à-dire profondément humain, délicat et poétique. Vive l’Angleterre, vive la France, vive le théâtre et vive le service culturel de la Sorbonne ! Merci mille fois de m’avoir donné la possibilité de voir cette très belle pièce.

Enfin, je dois dire que j’ai vraiment eu mal au cœur pour ces acteurs se retrouvant face à un public trop peu enthousiaste à mon goût en fin de représentation, surtout après un dernier monologue d’exception. Ma timidité a pris le dessus cette fois-ci, mais on ne m’y reprendra pas.

 Hélène Chaland

La ville, la nuit, le mouvement. Le taxi et les clients qui défilent. Les histoires qui s’entremêlent, se confondent, se perdent. Toujours une même oreille pour les entendre, celle du chauffeur, le lien entre toutes les âmes errantes de l’enfer urbain. Dans un espace nocturne, une voiture bleue sur la scène. Entourée de grilles mouvantes et de projections suggérant les mouvements des rues éclairées de lampadaires. Si l’on apprécie la mosaïque de personnages et le jeu de fragmentation, nous sentons que le théâtre cherche ici vainement à se la jouer cinéma. Mais la voiture sur scène ne peut pas bouger ou si peu. Elle se dénature et reste une épave sans mouvement, malgré le trop plein de projections qui cherchent désespérément à nous suggérer les flux de la ville en veille. Toutefois, les histoires et les personnages sont attachants et la réflexion sur la difficile communication entre les êtres victimes de la promiscuité urbaine est touchante. Le rideau de fond, support aux projections, est recouvert de plis, comme un champ de craquelures, de rides et de cicatrices incarnant le vécu de chaque personnage et la rugosité de la vie. Mais à la fin de ce spectacle à la structure binaire, nous avons droit à une deuxième partie prévisible, mal jouée et terriblement longue. Un couple se retrouve et tout devient linéaire, fixe, se noyant dans un pathétique qui se rate comme une mayonnaise. C’est une tentative respectable de mettre sur scène un thème très voire trop cinématographique mais il faut savoir faire confiance au théâtre pour faire du théâtre. Peut mieux faire.

Anne Fenoy

Bluebird, l’envolée au bout de la nuit

A partir de la pièce de Simon Stephens, Claire Devers met en scène Bluebird où se dévoile le personnage de Jimmy, chauffeur de taxi, qui échange avec ses clients au cours d’une longue nuit londonienne. Lumière sur une brillante et subtile tragédie.

Le bourlingage

A travers les rues sombres, Philippe Torreton nous promène au volant de son taxi turquoise. Il partage quelques instants, quelques silences entre deux destinations avec ses “charges”. Jimmy a la quarantaine, des cheveux blancs en bataille et une dégaine qui ne paie pas de mine. On le voit les mains dans les poches ou le regard fixé sur la route. Pourtant, il sait écouter sans juger, parler bien sans parler trop et, surtout, il sait comprendre. Tour à tour, ses clients lui racontent des bribes de vie. Celui-ci a perdu sa fille, assassinée à 19 ans par un cambrioleur trop ahuri pour se souvenir du butin à sa fuite. Celle-là est une professeur en mal d’amour qui comble sa vacuité par le sexe. Une autre embarque pour une rave party avec du Die Antwoord à 95 décibels. Et un autre, videur de boîte typique du “connard”, déplore les gamins qui viennent dealer et à qui il finit par péter les jambes. Entre deux paroles, quelques cigarettes s’allument. Puis, tout aussi éphémères, les personnages disparaissent. Entre deux charges, il se retrouve seul. Et il téléphone. On l’entend implorer « Clare ? ».

La chute

De sa voix rauque, il dépose des indices par-ci, par-là, sur sa propre histoire. On recompose le puzzle au gré des tableaux formés pars les hauts grillages sur lesquels sont projetés les avenues ou les gros plans du rétroviseur de Jimmy dans lequel on perçoit son regard vagabond. Au bout de la nuit, Jimmy cherche sa femme, Clare, qu’il n’a pas revue depuis cinq ans, depuis que leur fille de sept ans est morte écrasée par une voiture. Elle accepte finalement de le retrouver à la fin de sa tournée. C’est sous une tension maximale que se jouent les derniers moments-clés de la pièce.

Elle a un homme. Une nouvelle vie. Elle est enceinte. Lui, il a son taxi – sa Nissan Bluebird, et ses fantômes. Clare, incarnée par Marie Rémond, nous empoigne par la force qu’elle donne à son personnage. « Et tu n’étais pas là Jimmy !», répète-t-elle le soir de l’anniversaire de l’incident qui a tué leur petite fille. On apprend que, rongé par le remords, par l’incident fatal d’une nuit d’ivresse, Jimmy a pris la fuite. Que son bourlingage est emprunt d’une amère mélancholie, de regret incommensurable et d’une réalité trop âpre pour être vue en plein jour. A l’aube de la pièce, au début de la fin, ce sont ces des questions sur la vie, sur le mort et sur l’amour qui résonnent en nous.

Bluebird, finalement, c’est l’oiseau de la nuit, celui aux ailes brisées qui s’efforce de chanter encore. C’est une humanité douloureuse. C’est l’ombre de chacun. C’est Jimmy.

Lauren Stephan

La pièce Bluebird, écrite par le dramaturge britannique Simon Stephens est en ce moment jouée au Théâtre du Rond-Point. Elle est mise en scène par Claire Devers, et portée par Philippe Torreton qui tient le premier rôle.

Sur des panneaux métalliques, des images sont projetées. Les grilles s’ouvrent et se ferment pour recréer l’impression de buildings londoniens, ou pour mimer l’activité des rues. Au centre de la scène, une voiture bleue, réceptacle de toutes les confidences. Les personnages alternent dans cette voiture qui se déplace, mais lui reste, comme un pilier rassurant. Lui, c’est Jimmy, chauffeur de taxi. Il conduit inlassablement sa « Nissan Bluebird », et écoute distraitement ses interlocuteurs, grands blessés de la vie. Tous ont une histoire dramatique, ils sont escroc, prostituée ou malfrat. Jimmy semble ne pas les juger, et même leur accorder un peu de pitié, un œil bienveillant. Il a aussi sa propre histoire. Cette dernière se tisse lentement, au fil des saynètes. La mosaïque se reconstitue peu à peu, toujours plus étouffante de tristesse. Jimmy cherche à recontacter Clare, son ex-femme, pour s’expliquer. Il veut se faire pardonner, lui offrir quelque chose. Il va la rencontrer et lui parler toute une nuit, après cinq ans de séparation. Pourquoi ? Le spectateur le comprendra au fur et à mesure de la pièce.

Drame familial, Bluebird aurait dû être stéréotypé, parce que le propos qu’il tient n’est en rien novateur, invoquant les thèmes de la faute, de la mort et de la fuite. Ce qui est véritablement original, c’est l’atmosphère très cinématographique de Claire Devers, avant tout scénariste pour l’écran : les images défilent, les sons accompagnent la traversée londonienne, le décor évolue. Les personnages sont attachants, on rit et on pleure avec eux, on réfléchit : « Croyez-vous à la permanence de l’amour et à la communicabilité des êtres ? ». Chaque client que Jimmy conduit dans son taxi apporte sa pierre à l’édifice, il est un miroir d’une société en péril. Le spectacle est soutenu par des acteurs brillants de sensibilité.

Cette pièce est surtout un bel instant humain. Les drames personnels sont exacerbés, créant une profonde émotion. Le public fait face aux failles, il est saisi dans tout son être. Les deux heures de la représentation passent à toute allure, et l’on ressort du théâtre les yeux embués, plein de souvenirs nostalgiques.

Chloé Roland

A l’arrière du taxi de Jimmy, nous roulons lentement, prêts à s’arrêter pour accueillir une nouvelle “charge” (un client- nous dit Jimmy), prêts à revenir sur les chemins sinueux du passé. Nous sommes à l’intérieur de l’univers de cet ancien écrivain, improvisé chauffeur de taxi dans la Bluebird de Simon Stephens, et le temps ralentit inlassablement. Close sur l’extérieur, la voiture enferme les rencontres à l’abri du temps, couve des souvenirs latents.

La scénographie d’Emmanuel Clolus me semble particulièrement intéressante : dans ce petit théâtre, trois plateaux mobiles jonchent la scène, projetant différents point de vue du trajet de la voiture : vue à partir du siège arrière, des rétroviseurs balayés par les yeux noirs de Philippe Torreton, ou encore des fenêtres – les passants, la rue, les immeubles, le bruit, la ville. Tout suggère la route et le mouvement, c’est au spectateur de filer les éléments entre eux et d’alimenter directement le moteur. La poésie l’emporte quand, les comédiens en dehors de la voiture, continuent leur course.

Eva Sauvage

Une nuit à Londres, passagers invisibles d’une Bluebird en guise de taxi, nous appréhendons, avec Jimmy, le quotidien et les troubles de ses « charges » nocturnes (comme on dit dans le jargon). A travers les différentes histoires des personnages aux caractères bien distincts, on découvre celle, dramatique, de notre chauffeur. Cela fait cinq ans qu’il exerce son métier, qu’il a quitté sa femme et qu’il a perdu sa fille. Il semble étancher sa culpabilité en se faisant psychologue attentif, le temps d’une course, en vivant et dormant exclusivement dans sa voiture, et en offrant tout l’argent qu’il a amassé à sa femme, qu’il n’avait pas revue depuis ces cinq dernières années. Coupable de quoi ? C’est dans les larmes, après une intense dispute, qu’il révèle à Clare, sa désormais ex-femme, qu’il est le responsable du décès de leur fille. Honteux de se voir refuser l’édition de son manuscrit d’ancien écrivain qu’il était, il avait bu pour se donner le courage d’annoncer à sa famille son échec, mais trop ralenti par les effets de l’alcool, il ne parvint pas à stopper à temps son véhicule, en direction de sa fille, lui apparaissant déjà angélique.

Malgré les notes d’humour lancées par un adolescent aux blagues plutôt faciles, une atmosphère pathétique est bien présente. En plus du triste récit de Jimmy, on entre dans l’intimité des personnages secondaires, y découvrant leurs névroses, leurs malheurs quotidiens, et leurs solitudes. Certains d’entre eux sont attachants. Nous peinons même à les laisser retourner à leur vie de débauche, sous les yeux inquiets de leur chauffeur. Cette pièce souligne donc la solitude de chacun et met en avant le bénéfice d’une oreille attentive et inconnue.

Claire Devers, la metteure en scène de cette pièce écrite par le dramaturge anglais Simon Stephens, a choisi de faire interpréter plusieurs personnages secondaires par seulement trois acteurs. Le jeune Baptiste Dezerces joue l’ado immature et un faux-dur au bras cassé ; la belle Marie Rémond interprète une jeune femme paumée de 19 ans, vieillie par ses mésaventures nocturnes et familiales, une professeure nymphomane et une fêtarde poétique ; Sergé Larivière incarne un videur de boîte au cœur tendre et un agent technique du métro londonien, bien conscient de la lassitude humaine. La comédienne qui joue Clare, Julie-Anne Roth, se consacre exclusivement à ce personnage qui hante la pièce par son évocation régulière.

On voit littéralement le chauffeur et ses passagers traverser la ville dans la Bluebird. En effet, celle-ci est sur scène, déplacée par un technicien dans le noir, suggérant le mouvement vers un autre lieu. La metteure en scène, également réalisatrice de cinéma, a introduit de la vidéo, projetée sur des écrans qui nous montrent le regard de Jimmy dans son rétroviseur et les visages des « charges » à l’arrière. Ils font aussi défiler des images de la ville et du périphérique londoniens, pour une immersion plus intense. Des grilles sont aussi présentes, cloisonnent la scène et suggèrent peut-être l’emprisonnement et l’isolement provoqués par l’individualisme contemporain.

Camille Burini

Il faut circuler entre les tables du restaurant guindé du Théâtre du Rond Point pour s’engouffrer dans la petite salle sombre Jean Tardieu. Alors, confortablement installé, en attendant le début de la représentation, on peut s’amuser à balayer des yeux le décor amovible mis en place sur la scène. Ce sont de grands grillages blancs, sur roulettes vraisemblablement, avec des cases à hauteur pour s’asseoir. Au fur et à mesure des scènes, les blocs sont déplacés de même que la Bluebird, une vieille voiture au centre de toutes les rencontres avec les « charges » (clients du taxi) et les proches perdus du conducteur. La vidéo est projetée sur les grillages en temps réel pour montrer ses yeux du point de vue du rétroviseur intérieur, le dos des passagers. Des enregistrements sont aussi projetés sur le fond de la salle pour donner une ambiance urbaine, bruyante, néonisée à ces histoires londoniennes. Le fil rouge, c’est l’histoire de cet homme brisé par la perte de sa petite fille dans un accident de la route, qui s’est enfui et a acheté un taxi dans lequel il vit depuis cinq ans. Il écoute les histoires de ses clients, et au fur et à mesure de leurs questions, on voit se profiler son histoire, on comprend de mieux en mieux qui est cette jeune femme qu’il recherche ardemment. J’ai un petit regret pour le jeu de l’actrice qui incarne cette dernière à la fin de la pièce : on ne croit qu’à moitié à ses émotions. L’écriture réalise néanmoins ce tour de force de ne désigner ni l’un ni l’autre comme fautif, de ne pas enfermer l’un dans le rôle du « bon » et l’autre dans le rôle du « mauvais ». Bien, c’est sûr c’est « Jimmy qui n’était pas là », pas là pour assumer le rôle social de mari et de père, mais la haine de Claire est si grande qu’elle n’y laissait aucune place. L’écriture laisse également la place à une réflexion sur les rôles sexués dans la ville et dans le deuil. La représentation dure deux heures, et pourtant on a l’impression de traverser la nuit : toutes les rencontres sont cohérentes et pourtant éparses, elles sont des récits de vie que s’approprie le chauffeur de taxi, écrivain qui dit ne plus savoir écrire. La technique sert le récit et le jeu, mais elle les renforce également : ce n’est qu’une diversification de la palette des outils de mise en scène qui participent à l’immersion.

Victoria Brun
Photographie : Julien Piffaud