Bison / Marco Da Silva Ferreira / Théâtre des Abbesses / Mars 2020

Image d’entête : (c) Estelle Valente, 2020 | Teaser

BEA(S)T

J’ai assisté à Bisonte, une pièce chorégraphique de l’artiste portugais Marco Da Silva Ferreira, ce vendredi 6 mars au Théâtre des Abbesses à Montmartre.

La scénographie présente la particularité – encore que cela ne soit pas tout à fait une nouveauté – de faire apparaître un espace scénique noir encadré par une bande lumineuse. Le son est mixé en direct par un homme. Près de lui est installé un set de batteries électroniques qui sera utilisé par une des danseuses.

Dans le programme, une interview du chorégraphe place d’emblée la question de la sensibilité au centre des enjeux du spectacle ; en effet, s’il y a « bisons » sur scène c’est uniquement pour remettre en question une sur-masculinisation de l’espace et les stéréotypes genrés, balayés par des corps toujours en mouvement. Le spectacle s’ouvre sur une interprétation autotunée de La Lambada par Marco Da Silva Ferreira qui, comme les cinq autres danseurs et danseuses, porte un short et un haut qu’il enlèvera, avec des bandes noires qui traversent son corps, y dessinant des motifs géométriques, et qui font saillir les muscles pour rappeler l’animalité de ce qui est en jeu ici. La pulsation ne s’arrête pas, elle n’est que modulée par moments. Sur ce rythme qui essentialise la tradition du carnaval, tant comme célébration du présent que comme urgence face à l’angoisse du futur, chacun s’anime et l’espace devient à la fois ce qu’il y a de plus urbain (des signes street style le jalonnent) et de plus lointain, de plus ancestral ; si bien que devant ces corps luisants qui se dénudent, dans un élan qui tient à la fois de l’assouvissement et de la retenue d’un trop-plein, le spectateur peut être amené à penser tant à des références de la pop culture récente comme Fortnite ou le dessin animé Madagascar qu’aux ancestrales Bacchantes d’Euripide.

— Emma SCHINDLER

« Les bisons sont monstrueux et dégagent un sentiment de force brute, mais en réalité ils sont herbivores et des proies plus que des prédateurs »

Marco da Silva Ferreira

Marco da Silva Ferreira, danseur-chorégraphe, interroge avec une chorégraphie futuriste, au carrefour de la danse contemporaine, du hip-hop et des danses tribales, les assignations de genre et les normes de la virilité à travers les corps de six danseurs aux costumes indifférenciés, vacillant entre hyper-masculinité et féminité.

La musique tombe, immédiate, vrombissante, comme une pulsion, une tension liant les corps, et au sein de laquelle se développe un langage commun. Les mouvements de masse, entrecoupés par la rencontre des corps, leurs accrochages, compétitions et étreintes reflètent alors la pression du monde, des influences extérieures, comme une fenêtre abrupte ouverte sur le monde.

Mais le monde bouge et se transforme, au rythme des danseurs, et à travers ces pulsions individuelles se construit une dimension collective où chacun semble peu à peu se libérer d’un joug, d’une norme, de la prison des idées toutes faites.

Au fur et à mesure qu’ils se dénudent, on ressent alors qu’au-delà de leur nudité corporelle, ils nous livrent leur vulnérabilité, leurs émotions intimes, ce qui fait – en somme, d’eux des êtres humains. Les hommes et les femmes, alors semblables. L’humain, avant tout ; l’humain émerge devant nous avec des mouvements plus fluides, incertains mais surtout, plus libres.

A la fin, l’intensité de ces voix qui s’élèvent, en un souffle, en mille souffles – comme un vent d’évasion. Les mouvements, les voix sont alors comme des battements de cœur : sur la scène, ce sont seulement des personnes en train de vivre.

— Fanny LAPIERRE

Un micro à l’avant-scène. Bisonte, la nouvelle création du chorégraphe portugais Marco Da Silva Ferreira, commence en musique. Il vient sur le devant de la scène et entonne une chanson : on ne la reconnaît pas tout de suite parce que le tempo n’est pas celui auquel on est habitué, mais petit à petit on reconnaît les mots.

(c) José Caldeira, 2020

La pièce s’inspire du monde animal et tout particulièrement du bison et du paon : le bison, parce qu’avec son corps puissant on l’imagine en guerrier et pourtant il est herbivore, et le paon pour une « approche plus poétique de la masculinité ». Marco Da Silva Ferreira affirme qu’au départ, il y a un cocktail autobiographique de ses propres émotions, il veut y questionner le masculin et le féminin, la force et la délicatesse. Et ce contraste, les interprètes, trois hommes et trois femmes aux physiques sculpturaux et atypiques, l’incarnent parfaitement, ils sont « des êtres oscillant entre les genres ».

On oscille aussi sur un collage musical très rythmé qui nous rappelle les danses urbaines et en particulier le hip hop. Les costumes ont des couleurs vives et les lignes dessinées avec des traits noirs épais sur le corps des danseurs les sculptent, soulignant les muscles qui contrastent avec la grâce des mouvements.

Le public a beaucoup apprécié et il y a eu plusieurs rappels.

— Monica MELE

La représentation Bisonte de Marco Da Silva Ferreira, présentée au Théâtre des Abbesses, met en scène six danseurs : trois hommes et trois femmes (ainsi qu’un DJ). L’objectif principal de la pièce est de questionner le genre. Cet objectif est atteint tant par le soin apporté au choix des costumes que par les mouvements des danseurs et leurs interactions. On atteint même à un moment une sorte de fusion des genres par un corps à corps à mi-chemin entre le combat et un échange tendre. Aussi, l’évocation ponctuelle des bisons, symbolisés par des vêtements spécifiques, est visuellement très agréable via un changement d’éclairage de la scène qui crée une sorte d’enclos lumineux dans lequel tourne ce troupeau de danseurs-bisons. Cependant, cet épisode manque de lien avec le reste de la chorégraphie et apparait comme presque anecdotique. En effet, le propos est quelque peu parasité par l’évocation de problématiques qui ne sont pas exploitées à leur maximum. Le rapport aux évolutions technologiques, notamment musicales, est convoqué en permanence – que ce soit par la bande son (de la musique électronique, présente tout au long de la pièce) ou par le chant très marqué par les déformations électroniques de la voix (vocodée probablement) sans pour autant vraiment réussir à aboutir à une idée précise. Si la pièce exploite une idée pertinente, elle manque à mes yeux quelque peu de cohérence, ce qui aurait permis de véritablement embarquer le spectateur avec cette troupe de bisons.

— Salomé BUSNEL

Bison : la lutte amoureuse

Le bison m’a intéressé parce qu’avec son corps immense et puissant cet animal a l’air guerrier alors qu’il est herbivore et une proie plutôt qu’un prédateur, explique le chorégraphe Marco Da Silva Ferreira. À travers l’image du bison, de son apparente puissance et de son intériorité sensible, le chorégraphe interprète une identité oscillant entre le masculin et le féminin. Dans la danse – interprétée par trois danseurs et trois danseuses, cette identité n’est jamais figée. Au contraire, elle est floue, en cours d’évolution. Le chorégraphe a l’intention d’exposer ses propres émotions et sa quête d’identité en déconstruisant les stéréotypes masculins. Commencé par une chanson, le spectacle devient plus énergique et varié avec de la batterie, du mouvement et de la vibration – ceux du corps. Par les corps vecteurs d’émotions des danseurs, on révèle en même temps une animalité. Le chorégraphe conçoit la scène comme une arène et les danseurs sont prêts pour le combat. Cependant, finalement, ce que le chorégraphe veut montrer aux spectateurs, ce n’est pas le combat, c’est plutôt une lutte amoureuse et aussi la douceur de la relation – comme le couple féminin qui s’embrasse.

— Chenghui SHI