Bérénice / Michael Jarrell

Mercredi 17 octobre se jouait pour la dernière fois Bérénice de Michael Jarrell au Palais Garnier.

Bérénice est une adaptation de la pièce de théâtre de Racine. Il s’agit d’une tragédie durant laquelle Titus, apprenant la mort de son père, le roi de Rome, se retrouve partagé entre son devoir de nouveau souverain et son amour pour Bérénice, reine de Palestine. Alors que Titus semble déterminé à ne pas épouser Bérénice et à l’exclure de Rome “malgré lui, et malgré elle” il demande à Antiochus de jouer le messager. Mais Antiochus, persuadé que les noces auraient lieu, avait déjà avoué son amour à Bérénice si bien qu’elle refuse de le croire. Toute l’intrigue repose sur l’opposition entre le devoir de Titus envers son peuple et son amour inconditionnel pour Bérénice.

Racine affirme dans sa préface qu’il avait cherché à « faire quelque chose à partir de rien » et à créer chez le spectateur « cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie ». Si telle était également la volonté du metteur en scène on peut dire qu’il a réussi.

Le point fort de cette adaptation est sans nul doute les décors et leurs éclairages. Même si l’opéra se déroule sans intermittence autour d’un seul et même décor celui-ci évolue, grâce aux lumières et aux personnages. La scène est divisée en trois espaces, celui de Bérénice à droite, celui de Titus à gauche et un cabinet central recouvert d’un sable noir se mouvant selon les déplacements de personnages. Les espaces personnels de Titus et de Bérénice sont opposés par le cabinet central, ainsi les amoureux sont séparés dès le début de la pièce, et le resteront jusqu’à la fin. L’utilisation de l’espace exprime les doutes de Titus qui ne sait pas s’il doit passer la porte du cabinet de droite ou de gauche, rejoindre Bérénice ou le sénat. J’ai été très impressionnée par le jeu des acteurs qui exprimaient la tension de manière très physique. Barbara Hannigan parvient à incarner Bérénice de manière à la fois impressionnante et juste, mais on a vite le sentiment que les personnages tournent en rond sur scène, même si ce choix s’avère pertinent pour exprimer la détresse des personnages il n’en est pas moins néfaste pour le spectateur qui décroche. Ainsi la mise en scène disperse et produit parfois plus d’incompréhensions que d’émotions. C’est notamment le cas avec la mise en place de projections vidéo. Le metteur en scène a abusé du dispositif dans la mesure où l’utilisation des projections a trop souvent été réduite à une fonction esthétique, sauf peut-être les projections d’images de foules pour tenter de convoquer le peuple sur scène. Le dispositif s’avère percutant uniquement à la toute fin de la pièce lorsqu’il affiche les derniers vers de Racine, qui ne sont alors ni chantés, ni parlés mais lus par le spectateur.

L’adaptation du texte de Racine était un pari risqué, ses vers sont si célèbres que tout le public récitait du bout des lèvres certaines tirades. Bien que donner vie aux alexandrins par le chant d’opéra ne soit pas un exercice facile, je ne l’ai pas trouvé bien exécuté pour autant. J’ai apprécié certains jeux de diction, selon les scènes et les personnages on pouvait avoir quelques alexandrins parlés et non chantés mais je regrette que ce ne soit pas arrivé davantage.

Amandine Azzoug

Ce 17 octobre 2018 avait lieu la dernière de Bérénice, opéra créé par Michael Jarrell à partir de la pièce de Racine. L’intrigue de la tragédie est presque simpliste au premier abord ; Titus aime Bérénice, Bérénice aime Titus. Cependant, les deux monarques ne peuvent demeurer ensemble puisque les assemblées romaines s’opposent à l’union de leur roi avec une étrangère. Antiochus, fidèle ami de Titus, est lui aussi amoureux de la reine de Palestine et assiste, impuissant et accablé, au drame déjà tissé : le déchirement majestueux et les adieux implacables, « malgré lui, et malgré elle ».

L’opéra n’en est pas moins déroutant. Le décor se meut de la même manière que les personnages sont en proie à leurs désirs et ploient sous leurs devoirs. Dans ce jeu incessant de va-et-vient, du vestibule au salon et du rappel à l’ordre à celui de la passion, les portes claquent et les voix se bousculent. Les tirades chantées sont souvent superposées, ce qui ne facilite pas la compréhension de l’auditeur. Mais ce choix musical met en relief les transports amoureux et la tristesse confondue des protagonistes, puisqu’ils ne peuvent déjà plus se comprendre. L’orchestre suggère les élégies davantage qu’il ne les joue : frottements de cordes, percussions, bois et cuivres aigris. Dissonances et motifs musicaux étonnants sont ici à l’honneur, alors que les voix s’élancent les unes auprès des autres.

Notons aussi les lumières et projections évanescentes qui donnent un relief saisissant à l’intrigue comme au décor. Il y a notamment Bérénice, sur laquelle Antiochus se jette alors qu’il se cogne contre le mur, abasourdi par le rejet de la reine et la réalité tangible, désespérante, dans laquelle il se trouve enfermé. Cette même réalité se dérobe sous les supplications des monarques alors redevenus simples homme et femme : le décor tremble, scintille, s’évanouit pour faire place à la rage de l’amant ou le désespoir passionné. On voit aussi apparaître le peuple romain plusieurs fois. Il est toujours là, même s’il est absent physiquement ; les Romains ne s’absentent jamais, ils n’aiment pas les rois, et Bérénice est reine. Dans l’esprit des souverains, cette foule est l’incarnation du devoir sans cesse rappelé et insupportable au cri du cœur.

Les jeux sont donc déjà faits lorsque le rideau se lève, et c’est pourtant un coup de force de tenir ce déploiement tragique en une heure et demie. Les chanteurs se livrent prodigieusement à l’amertume maîtrisée des amants, malgré quelques passages plus désarmants pour l’auditoire. Les cris se taisent finalement, et Bérénice, reine à la robe rouge, repart. La voix extraordinaire de Barbara Hannigan s’envole par-delà le déchirement des amoureux ; la porte se referme. Ce retour enfin souffert vers ses terres n’est rien d’autre que la mort seule, le terme du spectacle, et l’issue implacable d’une histoire finie à son commencement.

Bertille Rouillon

Il est intéressant d’observer les procédés utilisés lorsqu’un Opéra s’empare d’une pièce de théâtre. Et pas n’importe laquelle ! C’est avec Bérénice que Michael Jarrell choisit de relever le défi.

La tragédie en cinq actes conte une liaison entre l’empereur Titus et la reine Bérénice, secrètement aimé par Antiochus, ami de Titus.  Or leur mariage ne pouvant avoir lieu puisque les lois de Rome l’interdisent, l’histoire se termine sur une déchirure entre les 3 protagonistes.

Michael Jarrel va user du texte comme source principale et élément constitutif de l’ensemble de l’œuvre. Ce qui malheureusement va également lui faire défaut.

En effet, les dispositifs sonores modernes émettant des murmures inquiétants, les projections en négatif d’une foule, les pizzicatos, l’atonalité, la luminosité fantomatique sont autant de moyens qui traduisent parfaitement une ambiance oppressante et tourmentée de l’œuvre. Parallèlement, cet ensemble constituant la totalité de l’opéra résume le désespoir des personnages pris au piège de leur propre destin, tel une épée de Damoclès menaçant de leur tomber dessus à tout instant : « Et qui sait de quel œil ils prendront cette injure ? S’ils parlent, si les cris succèdent au murmure, Faudra-t-il par le sang justifier mon choix ? S’ils se taisent, Madame, et me cèdent leurs lois, A quoi m’exposez-vous ?» extrait de l’acte IV scène 5.

D’un autre côté le compositeur et librettiste se retrouve pris au piège dans sa reprise. Certains alexandrins ne sont, par exemple, pas respectés et la superposition de plusieurs discours chantés rendent la compréhension des passages importants insaisissable.

Comme cela est souvent le cas, l’opéra moderne souffre d’une réticence du public. Bérénice ne faisait pas exception pour la majorité des spectateurs qui, en pleine représentation, n’ont pas attendu plus longtemps pour quitter leur place, laissant au fur et à mesure un vide s’installer dans les rangs. Les plus courageux restés jusqu’à la fin n’ont pour la plus part, pas applaudit et manifestaient leur mécontentement.

Je tiens cependant à saluer le talent de la soprano colorature Barbara Hannigan. En effet, lors de la performance, la cantatrice canadienne parvient à saisir des notes d’un registre très aigu tout en dansant et jouant de son corps sur scène sans que cela n’entache son souffle. Un talent qui mérite d’être applaudit !

Par ailleurs, l’orchestre de Paris a également fait preuve d’un talent sans précédent en exécutant avec brio la composition musicale contemporaine sous la baguette de Philippe Jordan.

Elona Prime

Chanter du Jean Racine est-il possible ? Cette interrogation m’est immédiatement venue à l’esprit en constatant que la célèbre pièce Bérénice était adaptée à l’opéra Garnier. Comment Michel Jarrell, compositeur, et Claus Guth, metteur en scène, ont-ils relevé le défi de transformer une pièce de théâtre en un opéra tout en gardant l’exactitude des alexandrins de Racine ?

Tout d’abord, en modernisant un maximum les éléments scénographiques. Les personnages évoluent dans un appartement néoclassique tripartite d’une blancheur éclatante, et portent des costumes contemporains. La présence d’une Bérénice en nuisette et d’un Titus en marcel instaurent un cadre intime, accentué par un décor extrêmement sobre. Dès le prologue, les personnages méditent dans leur propre espace. Ils ne se rencontrent que brièvement dans la pièce centrale, lieu de leur future tombe.

La distribution exceptionnelle est à souligner. Barbara Hannigan est fascinante en Bérénice éplorée. Tantôt hystérique, tantôt résignée, la chanteuse incarne la voix de la passion et laisse libre cours à ses émotions face à un Titus intérieur tiraillé entre l’amour et le pouvoir. La distribution masculine n’est pas en reste : Bo Skovhus impressionne par sa puissance physique et vocale tandis qu’Ivan Ludlow émeut le spectateur dans le rôle d’un Antiochus follement amoureux.

La mise en scène, très chorégraphique, se rapproche du ballet. Les moments de grâce tel l’embrasse d’une Bérénice enfantine et de Titus, laissent place à des moments de violence. Les actes s’entremêlent et se succèdent au rythme de la musique. Si la mise en musique ne semble pas toujours en accord avec les vers et apparait souvent dissonante aux oreilles, la mise en scène est éblouissante ! Un écran transparent, où sont projetées des photographies en noir et blanc, nous montre un peuple romain qui, quoique silencieux, n’en reste pas moins présent. Les jeux d’ombres et de lumières accentuent la tragédie, de même que la création de trois pièces séparées dans un même espace illustre la promiscuité des personnages et leur inévitable séparation. Gros bémol, la mise en musique déstructure le texte et rend les dialogues quasiment incompréhensibles. De même, si le choix de faire parler la confidente de Bérénice en hébreu peut s’expliquer par le fait que la Reine est une étrangère à Rome, cela n’est pas facilement accessible au spectateur.

Grâce à une scénographie moderne et une musique contemporaine, l’œuvre classique se transforme en œuvre intemporelle. Que l’on en ressorte perplexe, mitigé ou conquis, cette adaptation a le mérite de ne pas laisser le spectateur indifférent.

Fanny Roilette

En 1670 a lieu la première représentation de la pièce de Racine, Bérénice. C’est une intrigue simple, basée sur la mythologie romaine : Bérénice, reine de Palestine aime Titus et Titus lui-même aime Bérénice. Antiochus, ami de Titus est secrètement amoureux de Bérénice, il décide de quitter Rome et l’annonce en même temps que son amour à Bérénice. Mais lorsque le père de Titus meurt, Titus face à la raison d’Etat doit renoncer à son mariage avec Bérénice puisque « l’hymen chez les Romains n’admet qu’une Romaine ». Racine crée donc à partir de rien une tragédie où s’affronte amour et devoir. C’est de ce rien que Michael Jarrell s’est inspiré afin d’écrire sa nouvelle partition dont se tenait la dernière représentation mercredi 17 octobre au palais Garnier.

L’un des points forts de cette création est certainement sa distribution avec dans le rôle-titre Barbara Hannigan, célèbre soprano, mais aussi actrice et chef d’orchestre. La distribution contenait aussi d’autres grands noms de l’opéra comme pour l’interprète de Titus, le baryton, Bo Skovhus. C’est une performance juste et puissante que nous ont livré ces chanteurs, dont on peut mettre en avant certaines prouesses physiques sur scène.

Une autre grande qualité de cet opéra est sa scénographie dont les choix parfois audacieux ont su servir la tragédie. Tout d’abord le cloisonnement de la scène en trois parties qui permet aux trois personnages principaux Bérénice, Antiochus et Titus d’avoir leur espace propre sans pour autant empêcher la circulation des comédiens et ainsi permettre des échanges. Un autre choix des plus intéressants est le recours au numérique et à l’image à différentes reprises durant le spectacle. Ainsi le bruit de la foule est représenté par une bande son. Aussi la projection d’images des chanteurs et les mouvements de lumière ont su mettre en valeur de nombreux moments de tension durant la tragédie. Par le choix de décor et de costume c’est une adaptation moderne que nous avons pu voir.

Michael Jarrell a fait le choix de maintenir les alexandrins dans son livret. Il s’agit d’un choix audacieux, puisque le passage au chant est souvent complexe. Il faut noter que cela a pu desservir la représentation à quelques moments, comme lorsque plusieurs personnages chantaient ensemble, rendant la compréhension difficile. Mais c’est aussi ce qui fait le charme de Racine. Un autre choix qui peut être contestable est le fait de faire s’exprimer le personnage de Phénice en hébreu.

Ainsi il s’agit d’un opéra intéressant aux choix scénographiques audacieux qui a servi la pièce, seuls bémols un problème de rythme, surement lié à la tragédie en elle-même et la complexité de compréhension parfois dû à la superposition des alexandrins dans les échanges.

Léna Rimbert

Photographie : Monika Rittershaus / OnP