Bérénice

Théâtre |Théâtre de l’Odéon (Ateliers Berthier) | En savoir plus


Sur la scène couverte de « poussière de marbre, mêlée au sable de la mer » du théâtre de l’Europe, Célie Pauthe redonne vie à Bérénice. Cette tragédie racinienne dit le mariage impossible entre l’Orient et l’Occident, entre La Reine et l’Empereur, entre Bérénice et Titus. Au lendemain de la mort de Vespasien, Titus prend le pouvoir. Alors qu’il chérit Bérénice, arrachée à son peuple et à Césarée, il doit au jour du couronnement renoncer à elle, au nom de sa fidélité pour le peuple romain et ses lois.

La tragédie, c’est la course inéluctable du destin : si beaux et prometteurs qu’ils soient, le projet humaniste, l’alliance et l’amour auront été vains. Mais, cette fatalité qui conduit en 5 actes à la chute tragique, Célie Pauthe la rompt par l’insertion entre chaque acte d’extraits du court-métrage poétique de Marguerite Duras, Césarée. Ce choix est audacieux, mais convaincant : la pièce, où tout est encore à jouer, se superpose avec le film dans lequel, rappelle la voix atone et magnétique de Duras, « il ne reste que l’histoire ». Elle parle d’une Bérénice historique, de « la reine des juifs, répudiée, chassée pour raison d’Etat », alors que Bérénice est là, sous nos yeux, vivante encore, ignorante de son destin, palpitante de passion dans les traits de Mélodie Richard.

Cette pièce étant plus marquée par l’expression de soi, au rythme de l’alexandrin, que par le dialogue, il arrive que certains personnages soient un peu statiques, ne sachant trop que faire de leurs bras et de leurs visages. Mais cela n’enlève rien, pour moi, à la qualité de la mise en scène, car quand les acteurs prennent la parole, ils sont assez puissants pour capter notre attention. Il y a entre Bérénice et Titus un langage corporel très fort : ils ne cessent de se rejoindre, puis de s’éloigner, ce qui témoigne de la douleur de la séparation à venir. D’autre part, un choix de décors assez moderne à été opéré : un canapé, une lampe, des costumes actuels, sauf peut-être pour Bérénice… Mais à côté, il y a la « rocaille de marbre » dont Duras ensable poétiquement Césarée, qui vient trancher cette modernité. Il y a aussi un réel travail esthétique avec les rideaux en fond, comme un hors-scène que l’on devine, laissant percevoir plus que des ombres, mais moins que des corps, et dont les vaguelettes dessinent des colonnes de marbre.

Dans le métro du retour, encore transportée par l’énergie des personnages, j’écoutais autour de moi des retours sur la pièce : « oh, après tout, ce ne sont que des je-t’aime-moi-non-plus qui n’en finissent pas » résumait une femme, et j’en riais doucement, imaginant la réaction de M. Racine à cette fine analyse.

Lena Le Vagueresse

En ces temps où les larmes qui coulent sont plus souvent celles causées par les gaz lacrymogènes que par les chagrins d’amour, ce sont pourtant bel et bien des larmes de douleur qui ont coulé le long des joues de l’acteur incarnant le héros de Titus et Bérénice. La célèbre pièce de Racine, mise en scène par Célie Pauthe, nous ramène aux amours de la reine de Palestine et de l’empereur romain.

 Suite à la mort de son père Vespasien, Titus monte sur le trône et semble libre d’épouser la femme qu’il aime depuis plusieurs années déjà. Bérénice, faisant résonner son rire voluptueux, se réjouit de pouvoir unir ses jours à ceux de son amant.  Cependant, c’est sans compter le poids de Rome qui ne voit pas d’un bon œil ce projet de faire monter sur le trône une étrangère et, qui plus est, une reine – les rois étant honnis à Rome à cause du sombre souvenir de la royauté. Titus devenu empereur entend, par l’intermédiaire de son conseiller et confident Paulin, la voix de cette rivale jalouse : confronté au souvenir de la cour souriant aux crimes de Néron avant de se retourner contre lui, il comprend qu’il doit écouter cette voix et annoncer à la belle Bérénice qu’il la quitte. Néanmoins, il s’avère que le duo tragique n’est pas un duo mais un trio, ou plutôt un duo auquel s’associe le triste Antiochus. La reine lui a auparavant demandé de taire son amour pour elle : s’il est parvenu à le cacher sous un voile d’amitié, il décide, devant un mariage qui lui parait imminent, de se déclarer de nouveau, sans rien obtenir d’autre que la colère de Bérénice. Balloté dans l’intrigue du couple entre lueurs d’espoir et élans de désespoir, il émeut tout au long de la pièce les spectateurs par son amour sans bornes.

Célie Pauthe a voulu être fidèle à l’histoire : ce ne sont pas de jeunes gens inexpérimentés qui se débattent sur scène mais des hommes d’âge mûr qui doivent faire face à leurs responsabilités. Bérénice, pleine de vie et de sensualité dans sa robe verte, alterne entre légèreté frivole et violence tragique, tandis que Titus sent peser le poids de la couronne de laurier, sans pouvoir s’y résoudre. C’est l’amour qui est mis en scène lorsque les personnages parlent : le décor est constitué par un simple canapé sur lequel défilent les amoureux, tantôt épris, tantôt désespérés. Mais l’Empire, qui est au cœur de l’intrigue, est également représenté : entre les actes sont diffusés des extraits de Césarée, court-métrage écrit et réalisé au 1979 par Marguerite Duras, montrant la ville avec ses statues déchues qui semblent presque pleurer le sort de Bérénice.

Le mélange d’amour et de politique est censé constituer l’essence même de la tragédie. L’élévation finale des personnages, renonçant chacun à leur amour pour se montrer dignes de leur position ne masque cependant pas totalement ce qu’est la pièce de Racine : un déchirement intime à la psychologie profonde.

Solène Varescon

Cécile Pauthe met en scène la pièce de Jean Racine, Bérénice sur les planches des Ateliers Berthier. Il est d’ailleurs encore temps de se plonger dans l’univers tragique de ce spectacle où Clément Bresson, Mélodie Richard, Mounir Margoum et d’autres se produiront sur scène jusqu’au 10 juin.

Pour résumer sa pièce, Racine écrit dans sa préface : « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce que l’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui, et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. »

Bérénice serait alors l’« abandon à l’amour » dont parle Cécile Pauthe, et on ne peut qu’acquiescer, ce qui crève les yeux c’est l’affection et l’arrachement. On ne se lasse du langage racinien, on connait certains vers par coeur, pourtant ce n’est que bouleversé par une altérité désarmante et une tendresse si profonde qu’on ressort du théâtre.

La metteure en scène, saisie par l’évidente universalité de l’oeuvre présente une mise en scène quelque peu simpliste du moins, malgré les efforts apparents de modernisation de la pièce. Un court-métrage de Duras, Césarée, est adjoint à la représentation et entrecoupe chaque acte. Ce dernier permet de rapprocher le passé lointain grâce à l’évocation de cette ville antique détruite et le passé récent par la promenade que la réalisatrice entreprend à travers le Jardin des Tuileries des années soixante-dix. Malgré tout, c’est ce qui me parait dérangeant de la même manière puisque cela coupe l’élan tragique vers lequel les acteurs nous font tendre. L’originalité du spectacle ne tient finalement qu’à cela puisqu’en dehors de cette association filmique, rien ne laisse à penser un véritable travail de réinterprétation du texte.

Concernant la scénographie, je fus presque embarrassée quant au choix d’un canapé d’angle gris des plus contemporains et insignifiants, comme foyer de réunion dès lors qu’il ne sert qu’à l’assise de certains personnages. Celui-ci associé au sable placé sur la scène parfois regroupé en monticules, ne fait qu’accroitre ce sentiment d’inadéquation entre la scène et le texte. De fait, on en vient presque à vouloir fermer les yeux pour ne se confronter qu’au texte absolument magistral. La représentation est donc moins visuelle qu’auditive, sans mal, puisqu’entendre Clément Bresson déclamer « Hélas ! Quel mot puis-je lui dire ? / Moi-même en ce moment sais-je si je respire ? » suffit à emporter toute mon adhésion.

La brutalité des guerres ethniques, les frontières fragiles en filigrane donnent une violente résonance à cette tragédie de l’appartenance et de l’exil. Sujet très actuel qui pose la question de la recherche identitaire, plus que jamais confrontez-vous à Racine.

Laly Bernard

« Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir »

Ce vers, de la plume de Corneille, essentialise ce qu’est Bérénice de Racine. Comment concilier cette exténuation des passions avec l’idée que Bérénice est une pièce écrite de « rien » et où il ne se passe « rien » ? Comment relever le défi de la mise en scène de cette nudité tragique ? Comment comprendre ces mots que Racine choisit pour dépeindre l’amour total qu’il poétise dans Bérénice ?

Célie Pauthe a fait le choix du drame historique pour s’approprier l’héroïne et y puiser les ressources de la tragédie. Reine de Judée, contrée de Jérusalem et du peuple Juif, Bérénice est comprise comme figure de toutes les diasporas, corps sacrifié à l’exil sans espoir aucun d’avenir. La jeune femme, dépositaire de la religion du Livre et portant la responsabilité historique d’aimer le bourreau du Temple de Jérusalem, crie son malheur et l’injustice de sa condition en hébreu. L’accent porté à l’Histoire, qui a fait accéder ses héros à la légende, tente d’ancrer le drame insaisissable que ses protagonistes traversent, et ce également grâce à la projection du court-métrage de Marguerite Duras « Césarée ». Ce dernier évoque un passé dans lequel les personnages se sont rencontrés, sables mouvants sur lesquels ils tentent de créer un avenir. Faire résonner la voix de Marguerite Duras, qui ponctue la mise en scène, faire entendre les alexandrins de Baudelaire qui se mêlent si bien à ceux de Racine, invoquer les images et les sons d’une culture étrangère à laquelle appartient Bérénice sont autant d’idées, qui certes intelligentes et justifiées, semblent couvrir à peine l’embarras auquel chaque metteur en scène doit faire face lorsqu’il s’attache aux pas de Bérénice. Tenter de combler l’absence par autre chose, par un ailleurs ou un hors-scène, ne permet pas d’échapper au cœur du problème dramatique, à ce « rien ».

Ce « rien » contraint alors la pièce à ne reposer presqu’exclusivement que sur les acteurs et le texte lui-même. Ici, la pièce se révèle et prend forme grâce à l’interprétation de Mélodie Richard, Bérénice exaltée et cruelle, désespérée et courageuse. La scénographie, très sobre, laisse toute la place aux acteurs, et la performance de Mounir Margoum en Antiochus est d’autant plus appréciée qu’elle contraste d’avec celle de Clément Bresson en Titus : ce dernier, peu empereur, ne transmet pas la profondeur de la douleur qu’il inflige et à Bérénice et qu’il s’inflige à lui-même. Victime de son amour plus que sujet de celui-ci, le jeu lâche adopté ne reflète pas le passionnel qui sût braver les conseils de l’empereur. L’empathie étant morte, le spectateur lutte lors des nombreuses confessions de Titus pour y être encore sensible. Néanmoins, le texte de Racine résonne et l’on a plaisir à voir jusqu’au bout cette extinction des êtres par leurs passions. Bravade amoureuse, bravade esthétique et dramatique, cette pièce demeure un chef-d’œuvre de la tragédie, doctement livrée par la mise en scène de Célie Pauthe.

Mathilde Charras

Le bâtiment, succursale de l’Odéon, ne dément pas son appellation d’atelier. L’entrée, grisonnante, avec de grandes portes kaki, fleure la périphérie et la métallurgie. Et pourtant, c’est la main du démiurge Charles Garnier qui a tracé cet espace, resserre des décors de son opéra !

Dans la salle, de fins piliers de fontes vert-de-gris, sans fanfreluches ni lourdeur, se détachent sur le fond sidéral des murs noirs. Comme dans la nef d’une basilique, l’architecture nous dispose à l’Office. Cette “solennité industrielle”, s’accorde agréablement avec la mise en scène de Célie Pauthe. Sobriété de bon aloi, sans dénuement ni barbouillage de symboles. Procédons dans l’ordre décroissant des volumes : au fond de la scène, un grand voile fantomatique aux moelleux drapés, qui ressemble à la boucle d’une volute d’un chapiteau ionique renversée ; puis un canapé, monolithique, formant un gamma de granit, et enfin une table de verre, résolument moderne, qui paraît s’appuyer sur une barkhane de sable gris.

Car la scène est désertique comme une saline. Le sablier du temps semble s’être fracassé en écho au destin intemporel de Bérénice répudiée, qui soupire sur les rivages de la “Césarée” languide de Duras. “De la poussière de marbre mêlée au sable de la mer” ; c’est le mot de la poétesse qui a modelé la scène.

Voyons à présent comment les personnages de Corneille s’incarnent. Antiochus, joué par Mounir Margoum, est ambivalent. Avec son long manteau poussiéreux, Il tient du commissaire politique gris, taciturne, dans l’ombre d’un empereur qu’il admire. Mais il suffit qu’il s’embrase, que paraisse Bérénice, et il devient duelliste ou bretteur, prêt à tirer son fleuret de Tolède.

L’Arsance de Marie Fortuit, tient de Colombine. Plus légère qu’Antiochus -son rôle de soubrette l’autorise- elle empêche Mounir Margoum d’être trop Hamlétien.

Le Titus de Clément Bresson est en deuil. En deuil d’une vie frivole. Héritier noceur d’une couronne qui l’écrase, il semblait préférer la vigne aux lauriers, Bacchus à Honos et Virtus. Il apparaît éméché, débraillé, surpris dans sa panoplie de noctambule. Il hésite, s’engonce dans son col, et quand il se débarrasse de sa veste pour se retrouver en maillot, on dirait prêt à donner son empire pour une dernière nuit d’insouciance.

Paulin, interprété par Hakim Romatif, est l’eunuque, dans le sens byzantin de la dignité. Il est le gardien du code. Flatteur, il reste inflexible. C’est la conscience et la probité de Titus.

Phénicie, jouée par Mahshad Mokhberi,  est à Bérénice ce que la Nourrice des Capulets est à Juliette. Les mots échangés en Hébreux avec la Reine la hissent au rang de confidente, d’appui et d’amarre.

Quant à la Bérénice de Mélodie Richard, c’est une figure d’Euphronios en mouvement. La reine de Judée est frémissante et superbe dans son péplos vert, comme la tige d’une fleur à la veille d’éclore, mais encore bien jeune pour sa lourde corolle, cette tiare d’or dans l’encadrement duquel se perd son visage. Elle s’épanouirait dans l’éclat de Titus, mais la raison d’État prime, et dans la glèbe romaine, le greffon ne prend pas.

Aleksandre Prosperini

Du 10 mai au 11 juin 2018, les Atleliers Berthier vous proposent la nouvelle mise en scène de Bérénice de Racine par Célie Pauthe. Au lever du rideau, le prince Titus vient de perdre son père, faisant de lui le nouveau roi de Césarée, en Palestine. Epris de la reine Bérénice, cette mort vient signer la fin de leur idylle qui a duré cinq ans. En effet, la loi de Rome interdit tout mariage avec une reine. Déchiré entre responsabilité du pouvoir et amour, le couple doit se séparer.

Les personnages sont habillés en costumes contemporains et le décor n’est composé que d’un canapé, seul le sable fin rappelle Césarée. Le spectateur est toutefois pris dans la pièce par la performance des acteurs qui parviennent à transmettre le désarroi d’une rupture forcée. Les cinq actes sont entrecoupés par la très belle voix de Marguerite Duras sur un fond sonore mélancolique – son film Césarée de 1979 – et qui apporte une touche de mystère à la mise en scène : elle parle de Césarée et un écran s’anime avec les prises de la statue de Bérénice, “reine des juifs”, répudiée pour raison d’Etat. La pièce s’achève par un “Hélas!” alors que les amants ont résolu de se séparer. Si cette tragédie de Racine ne compte pas de mort, on peut imaginer le sort funèbre de Bérénice ainsi abandonnée.

Diane Lopez

Photographie : Elisabeth Carecchio