Bédérama 2019, le festival cinébédé / Forum des Images / 27, 28 et 29 septembre 2019

Prendre la 4, ou le 7, le B, puis le A… S’installer dans un coin, chercher de l’oxygène, parfois – la stabilité, souvent. Et puis, descendre aux Halles, le cœur vaillant (sinon bien accroché).

Pour moi, comme pour d’autres, explorer la station des Halles est toujours l’occasion d’un long soupir exaspéré. J’aime beaucoup le forum des Halles, bien sûr – cent fois moins ses dédales et sa foule désordonnée, qui évolue par chocs. D’ailleurs, c’est amusant qu’ils y aient creusé une piscine : parfois, j’y verrais bien la confirmation (en filigrane) que la station des Halles n’est qu’une gigantesque noyade. Et bien, non ! Ou… pas seulement. Perdue dans ses niveaux inférieurs, je n’aurais jamais, jamais pensé y avoir rendez-vous avec la culture.

Et pourtant ! J’ai eu le plaisir d’y découvrir ce petit-mais-grand forum polyvalent. Au détour des Halles, vaste conglomérat de boutiques et de restaurants rapides, le Forum des Images passerait presque inaperçu – pour peu qu’on soit pressé (activité invasive dont nous, parisiens, détenons tous ou presque les rouages). Résolument tourné vers les arts du numérique, le Forum des Images propose non seulement des projections de films, mais également de nombreuses activités périphériques, souvent en lien avec le thème du moment : rencontres, masterclass, ateliers…

Première édition de cet événement, le Forum des Images organisait ce week-end là un festival cinébédé, dit Bédérama – espèce de questionnement et d’exploration du lien étroit qui serpente des bédéistes aux cinéastes, de l’image figée à son adaptation sur grand écran. Pour l’occasion, le Forum des Images projetait de nombreux films inspirés de bandes-dessinées. Pour ma part, j’ai pu assister aux projections de Tintin au Tibet (Bernasconi, 1992) et de la Fameuse Invasion des Ours en Sicile (Mattotti, 2019) – deux séances à mon sens très bien choisies, animées toujours, et auxquelles purent participer des spectateurs aux âges variés, dans une salle obscure, comble mais spacieuse.

Ce dont j’aimerais toutefois vous parler, c’est de l’atelier Labobula auquel le Forum nous a conviés.

Une performance dessinée en direct et sans filet avec Mathieu Sapin et Émilie Gleason sous la houlette de Franky Baloney.

Forum des Images

Cet atelier, animé et conduit par Franky Baloney, proposait d’inviter cinq ou six membres du public à venir partager une histoire, une anecdote, quelque chose d’intime ou de personnel – mais que l’on puisse dessiner et, pourquoi pas, qui puisse susciter l’intérêt d’un éditeur (entendez par pourquoi pas : très, très hypothétiquement, l’objet étant d’abord de s’amuser). Car c’est dans le vécu, le routinier, le tous-les-jours que Mathieu Sapin et Emilie Gleason, deux bédéistes à succès, ont pris le parti d’extraire une histoire. A travers cet atelier, j’ai pu assister au processus de création, du rien (la page blanche) à la confection improvisée d’une première de couverture (la mise en bouche) et d’une dernière case (la chute). Et alors, on s’interroge : créer, aujourd’hui, c’est quoi ? N’est-ce qu’un balancement – sans discontinuer ; qu’un numéro d’équilibriste… Imaginer, mais plaire, cultiver l’intime, l’inventé, le fantasque – mais vendre, vendre toujours ? Finalement, l’objet de l’art et du divertissement, est-ce l’action de créer – ou celle de vendre ?

Sans moraliser, cet atelier proposait surtout de juxtaposer la nécessité de vendre (à qui, et quand ?) à celle de s’amuser et d’explorer ce croissant – de tous temps fertile, qu’est l’imagination.

Enfin, et si j’ai beaucoup ri, cet atelier m’a beaucoup interrogée sur la place que j’accorde à l’autour. L’autour de moi, de nous. Si Mathieu Sapin et Emilie Gleason, en s’inspirant du quotidien et des souvenirs de personnes comme vous et moi, parviennent à imaginer des histoires si riches – pourquoi ai-je l’impression que Paris, comme ailleurs en France, n’est parfois qu’un monde gris ? Pourquoi suis-je si peu capable de les voir, ces trajectoires, comme des mers infinies – celles de ceux qui sont là, sous mes yeux, à vivre des vies qui ne sont pas la mienne ? Est-ce que l’imagination, finalement, ce n’est pas les autres, ce n’est pas ma reconnexion au monde habité, et densément grandiose ? Et si c’était vraiment ça… que dire, alors, de la nécessité de plaire ?

Camille LACORNE

Source de l’image d’entête: Forum des Images

Categories: Cinéma, reportage