Beaucoup de bruit pour rien / Les Livreurs / Décembre 2019

Shakespeare à portée de main

C’est en tant qu’angliciste passionnée des œuvres shakespeariennes, en particulier de ses comédies (quelque peu oubliées sous l’éclat des grandes tragédies), que je me suis rendue dans une des salles de l’ESPE pour assister à une lecture de Beaucoup de bruit pour rien (Much Ado About Nothing), lue en solo par Elisabeth, de la compagnie Les Livreurs – qui entreprend depuis 1998 de faire entendre la parole des auteurs au public.

En ce qui me concerne, je ne connaissais ni les acteurs ni le concept de la lecture à haute voix, et je n’avais jamais participé à une séance critique. Car en effet, il ne s’agissait pas seulement d’écouter la merveilleuse interprétation d’Elisabeth, mais bien d’agir en tant que public-test, utilisant la deuxième partie de l’événement pour intervenir et aider l’actrice à améliorer la qualité de son travail.

L’ambiance différente de cet événement surprend agréablement : vous vous attendez à une séance de théâtre impersonnelle, dans une grande salle… mais vous vous retrouvez au beau milieu d’un public réduit, dans une salle à taille humaine et devant une lectrice qui se tient à à peine deux mètres de vous. La convivialité de ce cadre, surtout au moment de la critique, a bien réussi l’idée de porter le théâtre au public.

En justement, en parlant du public, il y en avait de tous les âges, de toutes les occupations et avec des niveaux de connaissance de l’oeuvre très variés; mais tous ont participé à améliorer la qualité de la lecture dans un débat riche, avec des points de vue différents.

La performance était envoûtante : des voix différentes, une clarté méthodique qui permettait de bien faire la différence entre tous les personnages, la manifestation du comique, la mise en espace, l’énergie maintenue tout au long de l’heure entière de lecture, les silences… Tout cela nous a fait plonger dans l’univers de Shakespeare – et même si, comme moi, on connaissait la pièce, on riait et on était surpris avec les autres.

La compagnie des Livreurs a réussi, donc, à transformer la complexité d’une comédie shakespearienne en quelque chose de simple (sans mise en scène, en solo), et permet au public de participer directement à la création du spectacle. C’est une expérience nouvelle et exceptionnelle, que je répéterais volontiers de mon côté, et que je conseille à tous les amants du théâtre et de l’art.

— Julia ESCRIU LORO

Ce n’est qu’une fois sur place que j’ai compris que le spectacle auquel je me rendais était en fait une analyse critique de ce que l’on appelle un solo théâtre. Première fois pour ma part. Une jeune fille du nom d’Elisabeth va donc interpréter seule la pièce Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare. La pièce est lue et arrangée, et dure moitié moins de temps que la pièce d’origine (1h03 minutes au lieu de 2h30). Ce « monologue » peut paraître un peu long, car les sens du spectateur ne sont tournés que vers une seule personne et le travail d’imagination peut parfois se perdre quelques instants.

Lorsque la pièce démarre, il est difficile de comprendre qui sont les personnages de la pièce. Certaines voix se ressemblent, les noms des personnages sont parfois mixtes. Mis à part cela, le travail de l’actrice parvient à poser un décor et fait travailler notre imagination quant au physique des personnages. C’est une toute nouvelle dimension du théâtre qui s’ouvre au public, car tout se joue autour de la prestation et non plus de la mise en scène – c’est donc une pression plus lourde qui s’exerce sur l’acteur ou sur actrice.

La critique à la fin de la séance fut très constructive. L’actrice d’un côté, un médiateur entre le public et l’actrice, et enfin le public. C’est un exercice qui permet à l’actrice de s’améliorer grâce aux retours des spectateurs. Le point négatif que je lui ai trouvé, c’est que le médiateur n’était pas assez à l’écoute des critiques lancées et restait cantonné sur ses positions.

— Zoé SIEMEN

Lorsque l’on arrive dans le hall de l’ESPE, on se demande si on s’est bien rendu à la bonne adresse : seules cinq personnes attendent, patiemment – on nous dit qu’on nous fera monter dans la salle d’ici une dizaine de minutes… C’est peu commode pour une pièce de théâtre, se dit-on ! On nous mène ensuite à une salle d’à peine une douzaine de sièges et on nous dit encore de patienter le temps que les retardataires arrivent ; cela nous confirme que la séance ne se déroulera pas comme prévu. Mais on ne s’avoue pas vaincu.

Puis on nous explique que nous sommes un  « public test » et que l’interprétation présentée sera soumise à un débat et à des retours après la pièce. On commence à comprendre pourquoi l’orchestration est aussi particulière, mais cela attise la curiosité.

Après une vingtaine de minutes d’attente supplémentaires entre en scène la comédienne, simplement munie d’un pupitre et d’une tablette électronique, éclairée par trois petits projecteurs. Et là se produit le magique, l’ineffable : seule, en une scène, elle nous fait comprendre qu’il est humainement possible d’interpréter une douzaine de personnages sans confusion. De les affubler d’une voix et d’une posture particulières, de les différencier sans provoquer le trouble. Et avec une grande justesse !

On croit rêver. Alors qu’on doutait pouvoir réussir à suivre la pièce – dans la mesure où elle ne se serait transmise que par la voix, et que les intrigues shakespeariennes ne sont pas des plus accessibles, on parvient sans peine à comprendre le déroulé, du début à la fin. La comédienne a en effet remanié la pièce de manière à ce qu’elle soit audible et compréhensible par tous. On rit parfois beaucoup, grâce au jeu implacable de la comédienne, mais aussi grâce à la situation naturellement drôle : autant de personnages, interprétés par une seule personne, sans costumes, sans mise en scène ? C’est digne des exercices les plus périlleux !

Après tant d’engouement lors de la pièce, on garde quand même un souvenir un peu froid de l’animateur de la deuxième partie, très buté sur ses critiques et parfois un peu insultant, voire sexiste. Il n’a pas laissé beaucoup de place aux interventions du public quand il affichait son désaccord face à ses remarques. Mais le public se souviendra de toute manière de l’excellente interprétation de la comédienne et repartira le sourire aux lèvres.

— Clémentine DREYFUS

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