Auto Focus / Paul Schrader / Forum des Images / Janvier 2020

Image d’entête : extrait du film

Pour accueillir la nouvelle année, le Forum des Images a fait le choix de se plonger, du 8 janvier au 2 février 2020, « dans la tête de Paul Schrader ». Voilà l’occasion de (re)découvrir l’un de ses chefs-d’œuvre.

Auto Focus est un « biopic ». Et contrairement à la plupart des films de cette catégorie que l’on a pu voir ces dernières années, il est loin de présenter une vision édulcorée de la vie de Bob Crane. Animateur d’une émission de radio à succès dans les années 60, il se voit proposer le rôle-titre de la série comique Hogan’s heroes. Suite à sa rencontre avec le technicien vidéo John Carpenter qui, bien vite, deviendra son « seul ami », c’est le début d’une vie dictée par l’alcool, le sexe et l’obsession pour l’image qui l’entraînera petit-à-petit vers sa perte…

Schrader dévoile ici la descente aux Enfers de Crane, interprété par Greg Kinnear. On le découvre menant une parfaite petite vie rangée, dans une « suburban house » typique aux couleurs vives ; bref, dans un décor qui a plutôt l’allure d’une maison de poupées et qui jure avec la vision désenchantée que Schrader donne de l’industrie du cinéma, véritable monde du paraître. Dès que Crane rencontre Carpenter (Willem Defoe), les plans deviennent plus sombres, en accord avec la vie nocturne que les deux acolytes commencent à mener. L’image accompagne la perte de repères du protagoniste : les séquences de tournage, de strip-tease, de parties fines et d’orgies diverses s’enchaînent et provoquent au fur et à mesure une sensation d’ivresse vertigineuse que traduisent les tremblements de la caméra – alors que l’image avait tendance à être fixe au début du film, et l’espèce de fond sonore suraigu qui devient vite entêtant.

Perte de repères – et perte de sa propre identité ; car Crane, envahi par les images de sa série, de ses films amateurs, de ses photos et par l’image de lui-même qu’il doit renvoyer, finit par se perdre et n’être plus qu’image.

Il faut également dire un mot de la prestation de Willem Defoe. Son John Carpenter, une sorte de Vautrin américain, apparaît dès le départ comme un personnage malsain, un mentor pervers qui ne sera jamais que nocif pour Crane ; mais par un subtil jeu de regards, on perçoit toutes les failles que cet homme dissimule derrière sa confiance exacerbée. Defoe fait sentir le besoin de domination de Carpenter, laquelle vient sans doute d’une peur de la solitude – ce que suggère d’ailleurs la manière par laquelle Schrader amène la scène du meurtre. En Crane, « Carpy » trouve un partenaire idéal, quelqu’un qu’il pourra manipuler à sa guise en le dépouillant progressivement de toute son identité propre.

À travers la crise identitaire des protagonistes, Auto Focus montre le pouvoir, parfois extrêmement nocif, que peut avoir l’image.

— Alexia REVERCHON