Architecture / Pascal Rambert / Théâtre des Bouffes du Nord / Décembre 2019

Image d’entête : Galerie du théâtre, © Jean Louis Fernandez

En juillet dernier, Architecture a fait l’ouverture du festival d’Avignon, où elle a été représentée dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes. 

La scène du Théâtre des Bouffes du Nord, avec ses murs délabrés, carbonisés, ruinés et qui affichent fièrement la marque du temps, constitue une scénographie idéale pour cette pièce de Pascal Rambert, qui a réuni des acteurs renommés (Denis Podalydès, Jacques Weber, Emmanuelle Béart, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Laurent Poitrenaud et Audrey Bonnet) pour jouer une famille d’intellectuels viennois dans l’entre-deux-guerres. 

Alors que les longs monologues sont souvent énigmatiques – on a du mal à déchiffrer les significations, la pièce a une très belle mise en espace : les personnages voltigent dans cette scénographie naturelle ; le théâtre avec ses murs abîmés nous renvoie l’image d’une Europe qui a subi l’érosion du temps, mais dont la richesse de l’Histoire est encore visible. Les personnages s’approprient l’espace grâce à l’absence de barrières dans cette scène ouverte et à la mise en place d’accessoires qui arrivent jusqu’au pieds des spectateurs. 

Une décoration simple, mais aux meubles sophistiqués, dessine précisément les pièces, décoration qui change au fur et à mesure que les années s’écoulent : les comédiens et les régisseurs opèrent ces changements à vue, ce qui nous donne l’impression de voir défiler les années. 

À la réussite de cette mise en espace participent aussi les costumes créés par Anaïs Romand : les tons blancs du début sont remplacés d’abord par des couleurs ternes et des formes géométriques, puis ils virent au noir à la fin.

Le tout est mis en valeur par les lumières de Yves Godin, qui dessine les états d’âme de l’époque avec sa palette de lumières éclatantes, clair-obscur, lumière voilée…

— Monica MELE

Après l’ouverture du festival dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes à Avignon, Architecture, l’oeuvre mise en scène, écrite et installée par Pascal Rambert se joue au Théâtre des Bouffes du Nord du 6 au 22 décembre 2019. 

Face à l’horreur de la guerre, la beauté a-t-elle un sens ? Cette quête est-elle encore possible alors que des opinions politiques en conflit la broient ? Le libre arbitre existe-il lorsqu’il se heurte à la folie ? Bâtisseurs de l’Histoire, du mot, du beau, les membres d’une famille d’artistes juifs perdent le sens de leurs existences et de leurs croyances, broyés par la violence de l’Histoire qui se joue entre 1911 et 1938. De puissants monologues se succèdent, très illustrés, presque imagés ; les artistes peignent des tableaux de mots, poignants, plongeant ainsi le spectateur dans leur histoire faite d’émotions, d’espoirs et de contradictions. Brillamment interprétée par Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès de la Comédie française, Laurent Poitrenaux et Jacques Weber, la destinée de cette famille se fracasse au gré d’événements extérieurs. 

En 1911, la famille quitte la noirceur de Vienne vers la beauté grecque d’Athènes, à bord d’un bateau de croisière lumineux à la décoration épurée, évoluant au rythme du siècle. Leurs revendications d’avant-guerre sont aux prises avec les conflits familiaux, les non-dits. Les décors sont clairs et changent peu, seulement via l’installation de grandes tables permettant à la famille de se réunir. La quête de la beauté se heurte aux préoccupations humaines changeantes et perturbées. Les opinions politiques diffèrent, leurs visions de la vie évoluent, s’entrechoquent et se déchirent ; ils se détestent, les mots grandissent en eux, jusqu’à rendre les secrets familiaux et les espoirs de paix parfaitement muets. 

La guerre éclate à l’apogée du chaos familial, les relations entre un père et ses trois enfants se tordent face à son autorité, tandis que l’amour déchire les couples. A l’aube de la guerre, l’omniprésence de la mort pèse sur les esprits, les discours, les espoirs. Les sentiments deviennent flous entre désir, admiration, dégoût, oppression et respect. Le jour de l’assassinat de l’Archiduc, l’émotion brise les mots, la scène s’habille d’une lumière rouge très forte. L’horreur de la guerre peut-elle être dite ? Sûrement, puisque les tableaux vivants retranscrits par les comédiens résonnent encore. 

La lourde perte humaine déjoue les plans et les espérances des personnages ; les conflits familiaux, si importants au début de la pièce, ne sont plus rien. La folie s’empare de ceux qui restent, dans un contexte violent, ne laissant plus aucune place à l’individualisme ou, au contraire, à la quête de soi et des autres. La famille ne se soutient plus. Désemparés, ils font l’amour quand ils le peuvent – alors que certains n’osent plus penser à la perte de l’autre. La folie fuse, la mort aussi. Mais de manière différente en fonction de chacun, car tous les personnages ont leur part d’ombre, leurs rêves et leurs inspirations. Chaque mort est différente. A l’aide d’ordinateurs, les personnages décident de la mise en scène de leurs pertes, de la persécution policière, du suicide ou de la vieillesse… opposant la Grèce antique et sa beauté froide et lisse du début à la folie finale, tragédie sanglante de l’avant Seconde Guerre mondiale. 

Architecture est une pièce grandiose, la prestation des comédiens est admirable de qualité, de justesse et d’émotion. Grâce à cette représentation, les membres de la famille ont peut-être trouvé un sens à la beauté, même dans l’horreur. 

— Rosa VECCHIONE 

L’œuvre de Pascal Rambert est faite de beauté et de violence, de personnages qui se cherchent et se heurtent, d’incompréhensions et de félicité. En mémoire, un Partage de l’amour qui opposait Audrey Bonnet et Stanislas Nordey dans un affrontement de monologues dont il était impossible de sortir indemne. Répétitions aussi, travail plus fragmenté, qui usait le corps et la voix des quatre acteurs présents. Ici, dans la salle défraîchie et sublime du Théâtre des Bouffes du Nord, on est dans l’attente. 

Pascal Rambert a réuni ses comédiens fétiches – Audrey Bonnet, Emmanuelle Béart, Denis Podalydès, Stanislas Nordey, Laurent Poitrenaux – et puis des figures connues – Jacques Weber, Anne Brochet – pour qui il s’agissait du premier travail avec le metteur en scène. Tous sont en blanc. D’infimes nuances de cette couleur blanche s’immiscent dans les plis des costumes des comédiens et il y a, alors, une presque unité dans ce groupe étrange qui s’avance sur la scène. 

C’est une famille qui se présente devant nous. Une famille qui ne sait plus se parler, une famille qui crie, et qui déploie ses envies autant que ses rancœurs tout au long de cette pièce nommée Architecture. Le père est architecte – ou plutôt, est un grand architecte, un homme dont la renommée dépasse toutes les frontières. On est à l’aube de la Première Guerre mondiale et pour l’instant, il est l’heure de partir tous ensemble, une énième fois, une dernière fois peut-être, en croisière sur le Danube. Sauf que personne ou presque ne se supporte.

Le grand architecte a eu quatre enfants avec sa défunte femme, deux filles et deux garçons. Depuis, il partage sa vie avec une femme bien plus jeune que lui, une femme qui l’adore, littéralement, mais que les enfants ont déclarée coupable d’avoir remplacé leur mère. Elle est tolérée, tout au plus. Cette tolérance s’applique aussi aux conjoints des enfants, pièces rapportées et délaissées d’une famille morcelée en son sein même. La croisière est un instant suspendu où définir la beauté des villes traversées est aussi important que de s’écharper les uns les autres.                                                      

Des vérités sont dites, le passage du temps fait son œuvre au sein de certains couples, qui ne savent plus comment se rapprocher. Le père, monstre rugissant, ne fait plus si peur devant l’abandon total de chaque protagoniste au public. Chacun confesse à sa famille, aux spectateurs, son essence même. Chaque erreur, comme chaque fierté. Chaque douleur, comme chaque joie. La force de la pièce réside dans ces échanges tout autant lyriques que millimétrés, dans l’explosion des sentiments que déploie cette famille avant que la Grande Guerre n’ôte la vie à plusieurs de ses membres, et que plus rien ne soit comme avant.

Il y a une beauté forte et grande dans cette intimité étalée devant nos yeux, devant ces déclarations d’amour simples (le lien d’Audrey Bonnet et de Denis Podalydès est sublime) ou sulfureuses (le chuchotement du sexe entre Marie-Sophie Ferdane et Jacques Weber est extatique, orgasmique, rare), dans ce besoin d’amour que tous manifestent. Après la Grande Guerre, plus rien ne sera pareil, mais l’écriture de Pascal Rambert est forte en ce qu’elle laisse à l’Histoire le soin des dates et des lieux. Ici on parle des petites histoires, des histoires de famille, et des conséquences des événements historiques sur ces petites histoires. Pour cela, et parce que le jeu des comédiens est superbe tout autant que déchirant, Architecture constitue une, voire la plus belle pièce de Pascal Rambert à ce jour.              

— Margaux DARIDON

Pas de rideaux dans Architecture, écrite et mise en scène par Pascal Rambert. On peut dès lors scruter la scène ouverte en rond, où se succèdent des canapés, chaises et fauteuils témoignant du style Biedermeier alors en vogue dans l’empire austro-hongrois au tournant du XXème siècle. Puis soudain, neuf personnages apparaissent, tous dispersés sur scène. Jacques Weber et Stanislas Nordey se trouvent à quelques mètres de nous. Le premier laisse éclater sa rage en pointant du doigt le deuxième, alors les mains dans les poches, tournant le dos à son père. Comme à son habitude, le dramaturge décide de garder les noms des acteurs pour incarner leurs personnages.

La pièce s’ouvre sur l’animosité envers Stan, qui se voit reprocher son attitude lors de la remise de décoration du père, éminent architecte néo-classique. La colère du patriarche s’épand sur les autres membres de la famille : deux sœurs et un frère, accompagnés de leurs conjoints. Ceux-ci n’ont osé intervenir afin de faire taire leur frère. Cette scène d’ouverture annonce les déchirements à venir dans cette grande famille viennoise à l’aube de la Grande Guerre. 

A eux seuls, les neufs protagonistes forment une famille d’intellectuels : journaliste, philosophe, compositeur de musique, psychologue etc. se côtoient pendant une des croisières initiées par le père sur le Danube. A l’image de l’Europe qu’ils chérissent tant, les membres de la famille se déchirent tour à tour. En cause, les non-dits depuis la mort de la mère – remplacée par Marie-Sophie Ferdane détestée par les enfants, les rancoeurs, l’autorité terrifiante du père, l’homosexualité inavouée de Stan… Tout ceci abordé sur fond de Première Guerre mondiale puis d’entre-deux-guerres, de 1911 à 1938… Vous cernez l’ambiance ? De quoi faire une pièce saisissante, par la folie de l’époque, durant trois heures !

Pourtant, la pièce ne réussit pas à répondre à l’ambition de Pascal Rambert : « Architecture est un memento mori pour penser notre temps. » En effet, le parallèle entre les années 1930 et le monde d’aujourd’hui est présent dans les médias ces dernières années, avec pour commun thème – suspens… – le fascisme. Or, les tirades des personnages sont beaucoup trop axées sur eux-mêmes face à la guerre, aux dépends du totalitarisme qui gagne le vieux continent. Il ne suffit pas de placer ici et là, à la va-vite, quelques bribes d’événements historiques pour nous plonger dans la question du basculement de la démocratie au totalitarisme. De fait, la pièce peine à faire écho à notre époque.

L’emphase de l’écriture, notamment, participe à l’amenuisement du propos de Pascal Rambert. Nombreuses sont les répliques lourdes et maladroites : « Peut-être que dans vingt ans, on m’exterminera », par exemple, déclamée par Marie-Sophie qui se révèle être juive. Citons également un des personnages, qui lance avec tragédie – alors que toute la famille s’apitoie sur son sort à venir, la mort assurée : « Nous entrons sans le savoir dans un grand cauchemar » (alors que deux heures durant, chacun sait pertinemment ce qui l’attend). Le langage manque son objet car il déborde d’un lyrisme exacerbé et d’une philosophie bien-pensante étouffant toute réflexion chez le spectateur.

Malgré une écriture peu convaincante, la pièce est sauvée par la formidable interprétation des comédiens. Même si le bégaiement de Denis Podalydès et les enfantillages des frères et sœurs qui se moquent de lui (alors qu’ils sont adultes) sont agaçants, certains moments parviennent à vous accrocher par leur intensité dramatique.

— Benjamin WIDMANN

⁂ 

Qu’ont en commun Jacques Weber, Emmanuel Béart, Stanislas Nordey ou Anne Brochet ? Des noms populaires dans l’histoire du théâtre contemporain, des fonctions de comédien reconnu ou de directeur de théâtre estimé, une légitimité certaine aux yeux du public. Pourtant, Architecture apparaît comme un spectacle qui reflète la désuétude de ces grands noms. 

Sur fond – inexploité et accessoire – de post-Première Guerre mondiale, une famille se déchire avec, à son sommet, un père patriarche joué par Jacques Weber. Le plateau immaculé des Bouffes du Nord, où se dispersent des fauteuils en rotin, met certes en valeur des acteurs souvent tous présents sur la scène – désir légitime du metteur en scène de voir jouer ensemble ses amis du théâtre, que le temps a séparés. Leurs échanges tumultueux prouvent par ailleurs l’incompréhension mutuelle des personnages (« on se regarde comme des êtres opaques », dit l’un d’eux). Mais cette éventuelle communion du groupe ne suffit pas. Le spectateur assiste à un énième repas de famille qui tourne mal, où les personnages deviennent des archétypes : le père bourru, le journaliste conservateur, le poète rêveur… De plus, le jeu d’acteurs, notamment en deuxième partie du spectacle, n’arrive pas à nous convaincre : lors de longs monologues sans intérêt dramaturgique, les comédiens pleurnichent, gémissent ; leurs visages, déformés par l’émotion feinte et tentant de nous émouvoir, ne nous laissent qu’étrangers. On contemple ainsi un entre-soi, où le message est véhiculé de manière grossière. Le temps glisse sur les êtres, les relations humaines sont compliquées : et après ?

— Emma DUTEIL