Andromaque / Théâtre Molière Sorbonne, sous la direction de Georges Forestier/ Jussieu / Décembre 2019

Image d’entête : Affiche, © Mickaël Bouffard (graphisme) et Franck Mory (photo)

Sur les pas de Racine

19h45, les spectateurs rassemblés devant l’auditorium de Jussieu peuvent entrer. Érudits, passionnés, chercheurs, étudiants et invités de marque se pressent pour prendre place sur les fauteuils bleus de la salle. Il reste du temps pour observer la mise en scène avant que la tragédie ne commence. 

La bande des violons est installée côté cour, à l’avant de la scène. Derrière eux, de l’autre côté, les coulisses et le fond sont des tableaux blancs. Pas de décor donc, pour cette pièce qui devra se contenter des vers de Racine et des costumes d’époque vantés dans le programme. 

20h10, le quatuor s’accorde, composé d’un violon, de deux altos (haute-contre et taille) et d’une basse de violon. Quelques secondes après, ils entament l’ouverture d’Andromède. La musique a été choisie pour la représentation, et sera le fond sonore des discussions des spectateurs aux entractes.

Pas de noir, ni sur scène ni dans la salle. La lumière ne s’éteindra pas sur les spectateurs. Le public est plongé dans les conditions du « grand siècle ». Autre conséquence de cette expérience, l’éclairage de la scène est celui de rampes de projecteurs installées au sol, imitant celui des rangs de bougies qui éclairaient les comédiens et qui créaient de grandes ombres sur le plafond dès leur entrée. 

La fin de l’ouverture approche et les premiers comédiens, Matthieu Franchin et Alexandre Michaud se glissent derrière les tableaux avant d’entrer en scène respectivement dans les rôles de Pylade et Oreste. L’œil capte les dorures des costumes avant qu’ils ne disparaissent derrière les panneaux – et quand ils réapparaissent à nouveau, il peut enfin admirer le travail d’artiste et d’artisan qui a été effectué. Les costumes sont, comme promis, sublimes ; réalisés pour être conformes à la mode du XVIIe siècle sur la scène et tout à fait extraordinairement fabriqués et brodés par les élèves du Lycée des métiers La Source de Nogent-sur-Marne et de la classe de broderie de l’école Duperré.

Roland Barthes détesterait cette attention que le spectateur porte à ces magnifiques costumes, mais qu’il se rassure : ils ne détournent pas suffisamment l’attention pour que celui-ci ne soit pas scotché aux vers de Racine dans la bouche de ces jeunes comédiens. 

La diction d’époque, loin de compliquer la compréhension de la verve du dramaturge, l’embellit et lui rend sa première beauté. Logiquement, puisque c’est ainsi qu’ils furent pensés, les vers de l’auteur recouvrent leur pouvoir initial.

La poésie fait son effet, et Racine ensorcèle son public plus de 250 ans après. Pas un bruit dans la salle, chacun est emporté au temps de Louis XIV. À vrai dire, à part le confort des chaises modernes (pourrons-nous un jour essayer des représentations au parterre debout ?), tout y est, même les heures de marche pour atteindre le théâtre, à défaut de pouvoir se payer une calèche. 

Je ne sais si la grève ou la fatigue aident, mais la représentation est plus qu’efficace. Je dois l’avouer et sans honte, en tant que parfaite spectatrice du siècle, mes émotions sont remuées par la performance des comédiens. Andromaque (Elisabeth Houpert) fait couler les larmes sur mon visage, et retourne le cœur du spectateur. Ensemble, on déteste Hermione (Solane Michon), sa beauté, sa fausse maîtrise, la façon dont elle joue avec le cœur d’Oreste – et c’est parce qu’elle est parfaitement interprétée. Ce cœur dont elle se joue a fait une impression toute particulière sur moi. Il nous attendrit, nous fait rire parfois et on s’attache à ce personnage plus qu’à tous les autres. On prend Pyrrhus (Raphaël Robert) en amitié, joué avec grandeur et prestance mais aussi avec toute la tendresse nécessaire pour le rôle. Aucun doute, les expressions sont maîtrisées, les vers sont apprivoisés ; et sur les visages de Phoenix (Ahmed El Nahtawy), Céphise (Coraline Renaud), de Cléone (Léa Sorrentino) et de Pylade – l’expressivité de chacun est impressionnante, on lit l’intelligence et la compréhension de toute l’action par les serviteurs et les suivants bien avant les maîtres. 

Il faut applaudir l’extraordinaire travail des comédiens qui s’emparent d’une pièce qui est un monstre de la littérature française. La troupe, dirigée par George Forestier, a su apprivoiser le siècle. Les comédiens sont dirigés par des mains nombreuses, informées, de véritables mains de maîtres. Une attention particulière encore une fois, pour l’expressivité extraordinaire de leurs gestes et de leurs visages qui sans jamais aller trop loin, parle toujours au spectateur et précède les mots. Le spectacle est clair, Andromaque fait son effet, il faudra y retourner en Février. 

— Zoé PIQUET

Une révélation sans surprise

L’affiche a quelque chose d’impressionnant, un caractère presque sacré : on y voit en grosses lettres le titre de l’une des plus grandes œuvres, Andromaque, de l’un des plus grands dramaturges, Racine, mise en scène par l’un de ceux qui le connaît le mieux. Tout est d’époque, les costumes, la diction, la musique et le jeu, mais la pièce n’a rien de mortuaire, bien au contraire, puisque le but de la représentation est de lui redonner chair. C’est bien en cela qu’il faut saluer tout le travail qui a été fait, palpable de la main donnée par Hermione jusqu’au bout du doigt d’Oreste, qui se tendent tous deux dans une gestuelle chronométrée. La performance d’Antoine Gheerbrant (Oreste) a été particulièrement remarquable. J’avoue alors avoir pris beaucoup de plaisir durant cette représentation. Cependant, on ne peut nier que la pièce requiert déjà une certaine sensibilité à la tragédie classique pour pouvoir être appréciée, et généralement, le public connaisseur en est ressorti ravi, ni déçu, ni choqué, preuve d’un travail bien fait. Cela s’explique dans le fait que l’on regarde un objet connu dans une forme qui se veut être la plus authentique possible. Proche de vos attentes, loin de l’étonnement, cette pièce reste tout de même une révélation sans surprise et il serait dommage de ne pas saisir l’opportunité d’une telle expédition dans le passé. Je ne peux donc que recommander de vous y intéresser, et quitte à prendre le risque de vous ennuyer, vous partirez au moins avec la promesse de savoir si ce genre de théâtre est votre tasse de thé. 

— Clément RIPOCHE

Categories: Théâtre