A vif

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C’est à un véritable hymne aux « Deux France » de 1h15 auquel j’ai assistée, là, au Théâtre du Rond-Point, en plein cœur du quartier des Champs-Élysées, ce Vendredi 13 Janvier. « A vif » est le spectacle que Kery James, rappeur de textes conscients et horriblement actuels, a eu l’idée de créer. Mis en scène par Jean-Pierre Baro, Kery James monte lui-même sur la scène, accompagné de Yannik Landrein. La pièce se décompose en plusieurs parties, mais tourne toujours autour de la même question : « L’État est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ? ». Kery James joue le rôle de Soulaymaan, un jeune issu de ces mêmes banlieues qui a réussi à gravir l’échelle sociale, et Yannik Landrein, Yann, un autre jeune issu d’une famille plutôt aisée des beaux quartiers de Paris. Tous les deux sont élèves à l’École des avocats du barreau de Paris, et ce soir est venu le temps de la finale de la petite conférence. Soulaymann répond à la question par la négative, et Yann y répond par l’affirmative.

Il n’y avait ce soir que deux acteurs sur la scène. Pourtant, dès les premiers instants, nous nous rendons compte, nous, les 746 spectateurs de la salle comble de Renaud-Barrault, que nous faisons partie intégrante de la pièce. Nous sommes les jurés, ceux qui ont la lourde tâche de départager ces deux brillants élèves qui se livrent à une véritable joute verbale. Les deux acteurs se jouent des caricatures, bouleversant les codes. Kery James articule chaque syllabe. Il pèse ses mots dans le but de les faire résonner. L’un se trouve dans un coin de la scène, l’autre lui fait face de l’autre côté, avec pour seul support deux pupitres et un très large bureau. Peut-être est-ce le seul bémol. Concentré sur la gestuelle de l’un des acteurs, il m’était difficile de regarder en même temps la posture de l’autre. Mais, leur discours est accentué de nombreuses pointes d’humour dans le but d’attirer l’attention et de persuader l’ensemble du public, qui représentait ce soir-là une magnifique diversité, coïncidant parfaitement avec le fond du texte. On passe de l’humour à la poésie, tout en abordant des sujets graves : le passé colonial de la France, l’éducation et l’enseignement dans les banlieues avec à l’appui de véritables chiffres, le racisme, les halls d’entrée des HLM. De plus, les transitions sont parfois abstraites, laissant place à l’imagination du spectateur à travers des images d’immeubles, de métros, de trains, de mouvements d’hommes, qui s’animent en fond. On assiste à des rétrospectives, allant de la réalité familiale aux préjugés qui nous poursuivent tous, finement ancrées dans le débat. Puis, parfois, les mots se transforment en poésie, les voix s’élèvent. Les rires se taisent. C’est la réalité des textes qui nous fige. La pièce se termine : « Est-ce que les Français ont les dirigeants politiques qu’ils méritent ? ». Lettre à la République.

Kery James n’a pas eu la prétention de changer les mœurs, mais plutôt celle de créer un dialogue. L’ovation reçu par les deux acteurs témoigne de leur réussite. C’est surtout la réalité de leurs textes, terriblement actuels qui font de cette pièce un succès. En terminant la pièce par une autre question, c’est la volonté de réflexions et d’échanges qui s’est avérée être le but de la représentation.

Marie Auberger

Spectateurs d’une joute oratoire. C’est exactement l’impression que l’on ressent lorsqu’on sort du Théâtre du Rond-Point.

On assiste à la finale de la petite Conférence, le grand concours d’éloquence de la prestigieuse école du Barreau de Paris. Prenez place dans l’amphi. À droite, Soulaymaan, campé par Kery James. À gauche, Yann. Entre leurs deux pupitres, un tableau blanc. Le sujet s’affiche : L’État est-il le seul responsable de la situation des banlieues ?

La question est volontairement clivante. Première surprise : c’est Yann, fils de très bonne famille, qui soutiendra que oui, l’État est le seul responsable. Et c’est l’enfant des banlieues qui soutiendra que non, les individus ont leur part à jouer dans ce chaos urbain. Envolés, les stéréotypes. Gouailleur, Soulaymaan – enfin, plutôt Kery James – emporte rapidement l’adhésion du public. Et la joute peut débuter sous les yeux des spectateurs-juges. Chahutés, bringuebalés, pétris de certitudes immédiatement détruites par l’argumentaire opposé.

Car les frontières entre fiction et réalité ne feront que se croiser, s’effacer et se déplacer tout au long de la pièce. Acteurs ou réels avocats de leur cause ? Les deux personnages se battent pour gagner l’adhésion du public, rebondissent et usent tous les recours rhétoriques : poésie, comédie, drame, conte philosophique…Tous les genres se succèdent sans transition pour dépeindre le réel, on est transportés d’une émotion à l’autre sans parvenir à se fixer définitivement sur un argumentaire. On accuse l’État puis on prend la réussite de Soulaymaan en exemple : mais oui, serait-ce la faute des individus ? Non, chassons vite ces stéréotypes faciles ! Oui, l’État est partiellement responsable dans la précarisation et de la violence des banlieues. Les chiffres sont là, le cercle vicieux est décrypté, analysé avec érudition. Mais certains réussissent malgré toutes ces barrières… En même qu’on est outragés qu’un fils de banlieue en vienne à pointer la responsabilité de ses anciens « frères ».

La frontière redevient poreuse : chacun est responsable de ses choix car on a toujours le choix. Soulaymaan, pour sa persévérance, son effort constant. Yann, pour la facilité, la grande carrière, l’altruisme. Le public, inactif, seulement spectateur. Et celui, actuel, que doit faire le petit frère de Soulaymaan : le monde de l’argent facile, de la violence ou du travail et de la récompense ?

La plaidoirie devient magistrale quand les envolées se font rythmées, précises, fortes d’images et le rap embrasse toute sa dimension poétique.

La résonance avec l’actualité est évidente, dans cette course finale vers la présidentielle : ce sont ces « deux France » dont on nous parle, ces deux sphères, soit disant incompatibles, qui se croisent pourtant : Soulaymaan raconte la première rencontre entre ces deux apprentis avocats, lorsque l’un, aiguillé par cet « autre » venu d’un monde inconnu et dangereux, demande à « l’autre » s’il n’aurait pas « un plan » – entendez de la drogue – pour lui, qui peut payer. C’est une fracture jamais refermée et dont la violence emporte la joute, en même temps que le spectateur. Le débat s’enflamme alors qu’on se chambrait gentiment quelques secondes avant. Et pétrifiés, on ne peut que constater l’ampleur de cette fracture.

Pour Soulaymaan, l’enjeu est l’illustration de ce que Kennedy disait : « ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. » C’est donc une tribune vibrante pour l’engagement à petite échelle, contre l’assistanat ou « la société du farniente », comme dirait l’autre.

Qui gouverne qui ? Qui représente qui ? Qui est responsable pour qui ? Autant de questions dont la seule solution pour les protagonistes parait évidente : si vous n’êtes pas d’accord, si la situation actuelle vous révolte, faites le savoir. Vous êtes l’État, vous pouvez prendre des décisions et changer votre quotidien. Vous êtes libres et responsables, vous avez des droits et des devoirs, comme votre voisin.

Secoués dans nos convictions, enfoncés dans nos fauteuils, on émerge, lessivés par l’argumentaire et par le jeu de scène. Final. Un panneau tombe. Marianne en deuil. Et la voix de Kery James qui entame une Lettre à la République, bouleversante. Si ancrée dans le présent, dans l’actualité qui nous rattrape, une fois sortis et les notifications qui se succèdent immédiatement sur nos smartphones. Un plaidoyer pour l’action collective, politique et immédiate.

Marion Bothorel

Le célèbre rapeur et poète Kery James et Yannick Landrein présentaient leur spectacle “A vif”, mis en scène par Jean Pierre Baro, au théâtre du Rond-Point bien connu pour ses programmations jeunes et contemporaines.

La pièce s’attaque au sujet brulant des banlieues françaises. Les deux acteurs jouent deux jeunes avocats s’affrontant lors d’un concours de magistrature dont le sujet est : “L’État français est-il responsable de la situation actuelle des banlieues?”. Avec audace et malice, Kery James, qui a grandi en banlieue près d’Orly, se charge de réfuter la thèse d’une responsabilité du gouvernement.

On se sent très vite absorbé par le duel qui oppose les deux acteurs. Le metteur en scène use de très peu d’artifice, laissant les acteurs soutenir pleinement la pièce. Si aucune réponse franche n’est évidemment pas apportée à la question posée par le concours d’éloquence, on voit se décliner, au fur et à mesure que les deux avocats avancent leurs arguments, plusieurs idées assez lumineuses. Le propos avance ainsi, en essayant d’apporter plusieurs éclairages différents sur cette question majeure mais en ne satisfaisant jamais de ce qui a pu être dit et en cherchant en permanence à aller plus loin dans l’analyse et la problématisation, en déplaçant souvent les positions.

En filigrane on voit aussi un appel lancé par les deux acteurs à la jeunesse pour la pousser à se prendre en main, sans attendre une aide venu d’en haut.

Paul Facomprez

La salle se remplit peu à peu. Éclectique. Si on s’attend en effet à un nombre conséquent de jeunes étudiants – Kery James oblige – le plus étonnant est certainement de voir un bon nombre d’habitués du théâtre, plus âgés, plus matures.

A Vif au théâtre du Rond-Point n’est pas vraiment du théâtre. La pièce écrite par Kery James, un rappeur encore reconnu, adepte du « rap conscient » tient davantage du one-man show à deux qu’à ce qu’on appelle aujourd’hui du « théâtre ». Pas ou peu d’action, décors au même niveau, nous sommes au seuil d’une tradition théâtrale populaire et politique dans laquelle affleure une forme peut-être plus adaptée au public d’aujourd’hui.

Tout se passe lors d’un concours d’éloquence en école de droit. Sujet : « L’État est-il seul responsable de la situation des banlieues ». Deux comédiens pour deux réponses : Yannick Landrein défend la positive, Kery James défend la négative. Un blanc « Yann », un noir « Soulayman». Le choix est déjà particulier. La scène est presque vide, à l’image d’un espace de conférence : deux tables, deux chaises, un écran. La parole est au débat : les jeunes des banlieues – puisque c’est d’eux qu’il est question – se « gargarise[raient] de liberté » alors que l’État serait « affamé de responsabilité… ou de pouvoir ». Tant de traits d’esprit, de réparties, qui évoquent de nombreux problèmes actuels. La salle rit. A des moments on reconnaît l’ambiance de ces « Rap Contenders », héritier modernes des concours d’éloquence, avec plus de rythme, de poésie aussi, le goût des banlieues.

Il est des moments aussi où la salle se tait, grave, à l’écoute. Les jeunes certainement plus que les autres sont concernés : Soulayman/Kery est en train de rappeler qu’ils sont responsables de leur comportement, qu’ils ne sont pas victimes de leur situation et qu’ils doivent se prendre en main, pour leur dignité propre. Soulayman est en école de droit, il est noir, il est l’exemple même de cette possibilité.

La salle fait silence encore quand Yann rappelle que c’est l’État qui parque « les jeunes des banlieues », que c’est lui qui est à l’origine d’une situation pareille et que, chiffres à la main (en 2012, malgré quatre milles nouveaux élèves à l’académie de Créteil, des postes de professeurs ont été supprimés)  il ne fait rien pour en sortir.

« La République devrait-elle offrir des opportunités seulement aux exceptions ? » Parce que Soulayman Traoré est une exception à l’école de droit il n’a pas valeur d’exemple, au contraire. Il n’est qu’une nouvelle preuve d’un système d’élimination par le faciès et l’origine.

La salle reste muette, enfin, quand Kery se met à rapper. Sa plaidoirie déjà faisait entendre ces accents, cette façon de marquer les mots, de faire entendre cette nouvelle Lettre à la République –  son « flow » comme on dit – mais quand il sort de son rôle, qu’il reprend sa place de rappeur, nous sommes simplement portés ailleurs. Alors on comprend. Sur un fond de Liberté guidant le peuple, Kery cherche à nous rassembler. Il cherche à se faire rencontrer ces « deux France », les habitués du théâtre et les jeunes des banlieues. Il cherche à leur faire prendre conscience non pas seulement de toutes les difficultés auxquelles ils doivent encore se confronter,  mais déjà de la possibilité d’échanger dans un milieu commun, un milieu éclectique, un milieu de tolérance perpétuelle, celui du théâtre. S’ «il est difficile d’échapper aux histoires », on nous apprend pourtant ici qu’on peut choisir la nôtre.

Tristan Gauberti

En arrivant Salle Renaud-Barrault au Théâtre du Rond-Point ce vendredi soir de janvier, on remarque tout de suite une ambiance particulière. Il y a ceux qui ont l’habitude d’aller au théâtre et ceux qui sans doute ne connaissent pas très bien le fonctionnement. On comprend alors que ce spectacle risque d’être exceptionnel. Kery James signe en effet une œuvre engagée comme à son habitude, mise en scène par Jean-Pierre Baro. Il s’agit à la fois d’une pièce de théâtre et d’une joute verbale, où les deux acteurs dans le rôle d’avocats doivent chacun réaliser une plaidoirie en répondant à la question « L’Etat est-il le seul responsable de la situation des banlieues ? ». Le ton est donné.

Les discours se succèdent, il s’agit de convaincre, de persuader l’affirmative et la négative à cette interrogation. D’un côté, un jeune homme blanc nouvellement promu avocat, et de l’autre, Soulaymaan Traoré joué par Kery James. Ce nom résonne comme un défi, ce qui est souligné par le nombre de fois qu’il est prononcé pendant le spectacle parfois jusqu’à mettre mal à l’aise. Encore une preuve de l’engagement de Kery James et du message qu’il veut faire passer.

Ils s’adressent tour à tour à l’audience, interpellée comme une assemblée de jurés mais au fur et à mesure, ce sont le spectateur présent ce soir-là qui est mis face à lui-même. Le discours passe par-dessus le prétexte pour venir atteindre le public dans sa réflexion et sa vision du monde.

Pourtant ce n’est pas une ambiance lourde qui prend la salle, des moments de rire montrent l’absurdité d’un fonctionnement du « système » comme on l’appelle de deux France qui ne se connaissent pas et ne savent pas communiquer. Et finalement, on se rend compte que ce qui est important ce n’est pas savoir qui est responsable mais bien ce qu’on peut faire pour améliorer la situation, là est toute la question laissée à la réflexion.

Un des moments les plus intenses est celui où jouant avec le son et la lumière est montrée une grande toile représentant La liberté guidant le peuple de Delacroix, les ombres se succèdent et cet instant est conclu par La Lettre à la République, polémique mais magnifique, qui là encore, fait réfléchir. En bas de la scène, face au public Yannick Landrein déclame dans un silence respectueux cette lettre avant que les lumières s’éteignent et que les applaudissements éclatent et que plus de la moitié de la salle se lève.

Un petit bémol est à noter cependant. La vision donnée est parfois tracée à grands traits, offrant un semblant de caricature qui peut être gênant. Aussi une légère faiblesse est-elle à déplorer de la part de l’acteur qui fait face à Kery James, Yannick Landrein, qui fait presque pâle figure face à l’éloquence et l’intensité de la parole de son adversaire.

Malgré tout le but est atteint d’enclencher le dialogue entre deux France qui n’ont même pas réellement conscience l’une de l’autre et ne se connaissent qu’à travers des préjugés. Kery James livre ici un spectacle comme on aimerait en voir plus souvent, critique, engagé, on ne peut que reconnaître son talent.

Charlotte Geoffray

La pièce À Vif a été écrite par le rappeur et auteur Kery James. Mise en scène par Jean-Pierre Baro, elle est actuellement jouée jusqu’au 28 janvier au Théâtre du Rond-Point dans le 8ème arrondissement parisien et fait salle comble dès le premier soir !

Deux avocats, Yann Jaraudière et Soulaymaan Traoré, de milieux et parcours différents, s’affrontent dans un débat lors de la finale de la Petite conférence autour de la question « L’État est-il le seul responsable de la situation actuelle dans les banlieues françaises ? ». Les deux concurrents doivent ainsi mettre en avant tout leur talent d’orateur et leur force de persuasion pour remporter l’adhésion du public ou plutôt du jury.

Je connaissais Kery James pour ses écrits, à la fois poétiques et engagés que vous pouvez découvrir ou redécouvrir dans son livre 92-2012. 20 ans d’écriture, et son rap dans lequel il les porte avec un phrasé percutant, brut et rythmé.

Sa pièce est dans la même veine ! Pleine d’énergie, forte, elle jongle entre les styles, vous faisant vibrer à travers un dialogue devenant une véritable joute verbale entre deux « duellistes » déterminés à avoir le dernier mot, un débat à la fois argumenté et passionné, une véritable performance scénique et oratoire vous secouant entre vidéos et rap.

Nos deux avocats éloquents, Yann Jaraudière (interprété par Yannick Landrein) et Soulaymaan Traoré (joué par Kery James) défendent avec pertinence et de solides arguments leur position (l’affirmative pour le premier, la négative pour le second). Ils usent tour à tour de leur amour des mots, de leur humour, de leur sens de la répartie, de leur expérience, de données, de faits, de représentations… Ils renvoient l’un à l’autre leurs propres idées reçues, font face à leurs contradictions et s’évertuent à des volte-face pour rester fermes dans leur position.

« Il y aura des désaccords et même des réactions fortes face à cette parole brut et politiquement singulière. Le désir de Kery James est de réunir ce qu’il nomme ‘deux France ‘ qui ne se connaissent pas. J’espère donc avoir dans la salle des spectateurs divers qui partageront un moment et dialogueront, émotionnellement, ensemble face à cette œuvre ».

Astrid Marabet

A vif est un spectacle du rappeur Kery James, mis en scène par Jean-Pierre Baro au théâtre du Rond-Point à Paris. Deux acteurs se font face dans un décor sobre et épuré : Kery James lui-même et Yannik Landrein.

La pièce met en scène un concours d’éloquence entre deux avocats. La question lancinante qui fait l’objet du débat et de la pièce est la suivante : « L’Etat est-il le seul responsable de la situation des banlieues? ». Kery James joue un jeune avocat, Soulaymann, issu des quartiers défavorisés : celui-ci plaide pour la négative. Son concurrent quant à lui, issu d’un milieu favorisé, défend l’affirmative. D’emblée, la joute oratoire fait s’affronter deux visions antagonistes de la réalité mais également deux réalités sociales totalement opposées.

Soulaymann, contre toutes attentes, rejette le discours misérabiliste et de victimisation permanente appliqué aux banlieues françaises. L’Etat n’est pas le seule responsable de la situation car être gouverné ne signifie pas être privé de toute responsabilité. C’est un discours d’émancipation de la tutelle étatique et de prise en main de son destin qu’offre le jeune avocat « black ». De l’autre côté, Yann fustige l’immobilisme et le retrait de l’Etat sur des questions aussi cruciales. La méritocratie n’est pour lui qu’une chimère vide de sens. Peu à peu, l’affrontement idéologique se meut en affrontement social avec ce que cela peut comporter de stéréotypes.

La violence des paroles prononcées et des situations évoquées, tout en conférant un réalisme cru à la pièce, dépeint une forme de détresse larvée des deux côtés face à une situation déplorable. La force de la pièce réside dans la déconstruction de discours qui tendent à enfermer la réalité dans des représentations rigides et stéréotypées. Le but de la pièce est justement de « construire des ponts » selon les mots du rappeur. Le spectateur est amené à adhérer successivement aux deux visions antagonistes proposées. Il s’agit de se défaire d’une vision manichéenne d’une réalité aux multiples facettes et implications pour en accepter la complexité et les incohérences. La fin de la pièce n’a pas pour objectif d’offrir une réponse tranchée mais de faire se poursuivre un questionnement social, identitaire, racial etc. pour le moins essentiel. Le spectacle se finit sur une toile de fond avec la Marianne de Delacroix et Yann récitant le célèbre texte du rappeur « Lettre à la République ». La pièce se clôt magistralement sur cette question laissée en suspens : « Les Français ont-ils les dirigeants qu’ils méritent? ». Voilà de quoi ouvrir autant la réflexion que le champ des possibles.

Marianne Périquoi-Macé

« L’état est-il seul responsable de l’état actuel des banlieues ? »

Vous aurez un peu plus d’une heure pour disserter sur le sujet avec Kery James et Yannick Landrein au Théâtre du Rond-Point. La mise en scène simple et percutante de Jean-Pierre Baro se met au service de l’éloquence, et ainsi, permet aux textes de Kery James de se parer de nuances et d’une argumentation subtile.

C’est un public aussi diversifié qui a assisté à une joute verbale presque ininterrompue des deux acteurs. Il est clair qu’ici, le but est de délivrer un maximum d’idées pertinentes et de les confronter. Les plaidoiries s’exécutent avec une vigueur toute cyranesque et non sans humour. Le support vidéo et la voix off sont utilisés en introduction et en interlude. Cela permet de traiter le sujet de façon plus poétique et personnelle.

L’argumentation ne cède aucun point à la doxa et ne se sert des clichés que pour provoquer le rire et dénoncer les jugements hâtifs. Il est réjouissant d’entendre des propos intelligents et nuancés sur le sujet des banlieues, sujet que Kery James n’a cessé d’aborder dans ses raps d’une part en accusant l’état dans « Lettre à la République », mais aussi en remettant en cause ses confrères banlieusards dans « Constat Amer ». Malgré ces critiques crues, Kery James incite à la réussite comme dans « Banlieusards ». Ces trois titres à eux seuls peuvent servir de panorama sur les thématiques abordées dans la pièce.

C’est donc une adaptation triomphante, en plein cœur de la capitale, de ces textes qui se sont extirpés de leur condition à Orly pour enfin s’imposer au niveau national. Cette histoire vous rappellera peut-être celle du personnage de Soulaymaan. C’est parce que la vie du personnage de Kery James est une vie qu’il aurai voulu vivre. Il le dit lui-même au micro de France Inter : « Il y a deux métiers que j’aurais aimé faire : journaliste et avocat, j’essaye de les exercer à travers ma musique. ». En effet cette pièce nous montre des traits de la république jamais décrits dans les livres d’école, et des visions des banlieues jamais montrés par les médias.

Antoine Ricoux
Photo : Stéphane Trapier