À la trace

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Ce qui ressort d’emblée de la mise en scène d’Anne Théron, c’est la structure géométrique lumineuse qui enferme chaque personnage dans sa case hermétique. Les unes et les autres se croisent sans se rejoindre, communiquent à travers l’espace sans le partager. Dans son impression de spontanéité travaillée, l’usage de la vidéo défie le temps et l’atmosphère du plateau et brouille les limites entre la capture du virtuel, plus vrai que nature, et le réel, menteur et fuyant.

C’est ce solipsisme exacerbé et son esthétique postmoderne que viennent crever le bec et les serres de Clara, fascinante Liza Blanchard, narratrice passe-partout à la voix pénétrante et cassée. L’aiglonne, tournoyant dans son vide intérieur, sillonne la France et l’Europe à la recherche de la porteuse d’un nom, mais en découvre plusieurs. Celles-ci se déclinent, sous le jeu de Judith Henry, en des figures professionnelles éclectiques et opposées : une chanteuse de cabaret désenchantée, une avocate de la défense de l’indéfendable, une écologiste marginale qui s’est trouvée dans la fuite de notre société technocrate, et enfin l’inventrice d’une méthode avant-gardiste d’audio-psychothérapie qui replonge ses patientes dans le bain sonore de la vie fœtale. Clara en apprendra plus de leur diversité que de l’aboutissement de sa quête, s’imaginant fille de l’une ou de l’autre, et les prenant tour à tour comme modèle ou repoussoir.

La migration de Clara s’entrecoupe de la fuite en avant d’une marchande d’art solitaire – Nathalie Richard – qui écume le monde entier pour mieux s’y perdre. Via la toile d’Internet, tissée et déchirée par ses connexions et déconnexions sauvages, elle côtoie des compatriotes, expatriés ou infidèles, en recherche de relations humaines. Sous la caméra de Théron, le charme serein d’Alex Descas et l’effroyable intensité de Wajdi Mouawad, entre autres, prennent plus de corps et de réalité que la femme perturbée, cloîtrée dans ses chambres d’hôtels, qui se punit d’une faute passée en s’empêchant de vivre. Elle se raconte, ment, se cache et se dévoile dans un chassé-croisé névrotique dont ses contacts tentent de la faire sortir.

C’est un coup au cœur qu’Àlatrace d’Alexandra Badea. Aussi intime que discrètement politique, elle met en exergue ce qu’Antoinette Fouque soulignait comme la seule lignée sûre et certaine, créatrice de toute l’humanité : celle d’une femme qui engendre une fille qui deviendra une femme qui engendrera une fille qui deviendra une femme qui… Si le lien paraît fluide et sans heurt, baigné dans la légende fantasmatique d’une douceur « typiquement féminine », l’autrice et les comédiennes nous font toucher du doigt la douleur cuisante de ce mythe : dans une société encore patriarcale où les grossesses limitent et entravent l’indépendance des femmes, tuent leurs rêves et sont prises pour la seule mesure de leur valeur humaine, la maternité cristallise toutes les angoisses d’étouffement et de répétition des traumatismes perpétrés et subis.

La collaboration de Badea et Théron, commanditaire et inspiratrice de la pièce, recrée toutefois les liens brisés et suscite l’espoir d’un cicatriciel à même de réparer, enfin, ce matriciel blessé.

Harmony Devillard

Une femme, sa fille, sa mère. Dans sa pièce À la trace, mise en scène par Anne Théron et présentée ce mois de mai au théâtre de la Colline, Alexandra Badea interroge les rapports filiaux mère-fille.

Dès le début, les scènes alternent entre, d’une part, Anna, la femme indépendante et solitaire qui, des quatre coins du monde, discute par webcam avec des hommes rencontrés sur un réseau social en réinventant continuellement sa vie et, d’autre part, Clara, la jeune femme qui piste des femmes répondant toutes au même nom, dans le but de retrouver la « vraie » Anna Girardin. On devine immédiatement le lien entre les deux femmes. Une mère qui n’est pas mère. Une fille qui cherche sa mère tout en en ayant une.

L’atmosphère est lourde, grave. Les faits, en apparence, semblent tout d’abord assez anodins. Plus la pièce se déroule, plus la profondeur du bouleversement se fait sentir.

Dans cette distribution essentiellement féminine, les hommes ne sont pas vraiment présents. Ils agissent uniquement comme des agents extérieurs, catalyseurs seconds du drame féminin qui se joue sur scène. Ainsi, c’est à la mort de son père que Clara découvre les documents qui la font partir sur les traces d’Anna. Du côté d’Anna, les dialogues successifs avec ses interlocuteurs-vidéo font peu à peu se fissurer la façade du personnage qu’elle s’était construit.

Le choix d’intégrer de longs passages de vidéo se révèle résolument moderne et subtil. Sur le plan scénographique, il dénote une recherche esthétique certaine : la vidéo se fond parfaitement dans l’ambiance sombre et géométrique du décor. De plus, le médium est traité avec pertinence, une fois la dynamique « discussion par webcam » assimilée par le spectateur, la prise de vue prend ses propres libertés avec le réalisme, offrant une image à la fois plus poétique et plus efficace, tout à fait en harmonie avec l’imaginaire de l’espace théâtral. Mais, au-delà de la simple esthétique, ce choix fonctionne aussi d’un point de vue dramaturgique. En effet, la discussion d’Anna Girardin avec la vidéo ­­- qui, il faut le signaler, a tout d’une conversation réelle dans l’enchaînement des répliques – rend plus tangible l’isolement de celle-ci et le cheminement de sa pensée.

Le décor se partage entre deux espaces d’opposition dialogique. L’un, extérieur, composé de rangées en vis-à-vis de sièges en métal d’aéroport ou de gare, figure un lieu de passage. L’autre, une structure métallique qui forme une suite de pièces cubiques sur plusieurs étages, montre différents espaces intérieurs, différents foyers.

La rencontre inévitable se fait finalement au bout du monde, chez la mère de la « vraie » Anna Girardin, que celle-ci revient voir après trois décennies d’absence. C’est un peu comme si, en acceptant de redevenir fille, Anna laissait enfin la possibilité à sa propre fille de la retrouver.

La pièce se clôt sur le regard qu’échangent Anna et Clara, chacune prononçant une fois le prénom de l’autre comme si elles se reconnaissaient. Mais, alors que le noir se fait sur scène, une question s’impose, sans réponse : que vont-elles trouver en se retrouvant ?

Elodie Ruhier

Longtemps passé sous silence, le point de vue féminin sur la maternité est mis à l’honneur dans les créations contemporaines. Le printemps passé, l’Odéon présentait Un amour impossible et Le Testament de Marie. À l’affiche au théâtre de la Colline ce mois-ci, À la trace est né du souhait exprimé par Anne Théron à la dramaturge Alexandra Badea de mettre en scène un texte traitant de la relation mère-fille. Mais en dépit de cette ambition sincèrement féministe, le message ne touche et ne convainc pas.

Épopée moderne construite en diptyque, l’histoire est celle de deux femmes qui parcourent le monde. « Voyage initiatique » pour l’une, jeune, déterminée à élucider le secret de son père récemment décédé en recherchant une femme liée à son passé et dont elle ne connaît que le nom. « Parcours de guérison » pour l’autre, qui voyage depuis plusieurs décennies pour échapper à son passé. Évidemment, les deux routes finissent par se croiser, et Clara découvre que la « Anna » poursuivie n’est autre que sa mère.

Les nouvelles technologies sont mises à profit pour matérialiser dans l’espace scénique la présence, l’absence et la distance. Anna trompe l’insomnie sur les réseaux sociaux, en discutant virtuellement avec des hommes. Désabusée, elle invente chaque soir de nouveaux mensonges et distille petit à petit quelques fragments de vérité. Le décor se limite à un building un peu froid composé de neuf unités cubiques qui servent alternativement de chambres d’hôtel à Anna et d’écrans où projeter l’image des hommes en ligne derrière leur webcam depuis l’autre bout du monde.

Une intrigue un poil tirée par les cheveux donc, menée comme une fable à travers l’Occident contemporain de la mondialisation dans lequel les individus sont à la fois connectés et atomisés, galvanisés par leur liberté et obsédés par la question de leur identité. Je regrette le ton somme toute convenu et parfois excessivement pathétique d’une bohème en mal de repères, à force de passer son temps dans les aéroports, et obnubilée par ses propres blessures. Rien de fondamentalement neuf dans ce drame bourgeois : l’enjeu est toujours celui de la filiation dans le cadre d’une famille nucléaire certes particulièrement éclatée, mais celle-là même sur laquelle Freud a fondé sa psychanalyse. Émue par un amant numérique, Anna se rend compte qu’après trente-trois ans il est encore temps de rentrer demander pardon à sa mère de l’avoir abandonnée (faisant d’une pierre deux coups elle y retrouve également sa fille – également abandonnée). « Quand on aime vraiment, on se barre », clame Anna avant de réaliser que cela n’était que temps perdu. Le voyage n’est qu’une fuite vaine qui ne remet nulle certitude en question. À la fin, ce qu’on y reconnaît, c’est encore soi, un soi réconcilié avec son « monstre » intérieur qui avait causé le départ. Espérons qu’il y ait des manières moins fragiles, moins névrotiques et moins caricaturales de plaider la cause de l’émancipation.

Justine Leret

 À la trace est une pièce de théâtre de Alexandra Badea, mise en scène par Anne Théron et produite par le théâtre national de Strasbourg. Elle fut représentée au théâtre de la Colline par la compagnie Les Productions Merlin.

Une jeune femme, Clara, recherche une autre femme, Anna Girardin dont elle ne connaît rien sauf le sac à main et la carte électorale que son père a conservée dans sa cave jusqu’à sa mort. À travers la rencontre de parfaits inconnus, les deux femmes inspectent, testent les liens qui les relient aux êtres aimés pour finalement se retrouver face à leur passé lourd que l’une cherche à fuir et l’autre à découvrir.

Dans cette pièce, Alexandra Badea interroge et étudie les liens de l’amour, surtout ceux de l’amour maternel et montre le pouvoir destructeur et créateur de ces liens, leur capacité à rendre heureux autant que malheureux. Elle met également en avant le besoin d’attention constant qu’engendre cet amour. Au fil des générations, ces liens de l’amour qui relient trois femmes entre elles sont tellement forts qu’ils poussent à la séparation et à la souffrance. Une femme évite sa mère pendant 33 ans car elle ne supporte pas son manque d’attention. Elle abandonne sa fille de deux ans dix ans après car elle craint de devenir cette mère inattentive. Finalement, la grand-mère, la mère et la fille finissent par se retrouver ; elles arrivent à surmonter un passé brûlant.

La mise en scène de cette pièce fut particulièrement intéressante : la scène fut séparée en neuf boxes empilés, comme un immeuble dont une façade aurait été effacée pour créer des fenêtres vers différents univers. Devant, il y avait la scène centrale qui jouait avec les boxes. Les comédiens parlaient dans des micros ce qui leur permettait de chuchoter ou d’avoir un ton inhabituel au théâtre. Beaucoup de scènes jouaient avec une projection vidéo représentant un dialogue entre deux personnages via réseaux sociaux. Un jeu très intéressant se mettait en place car le spectateur pouvait avoir l’impression que l’homme filmé (qui regardait la caméra de son ordinateur), dont la silhouette était projeté sur les boxes, regardait la femme (positionnée sur le devant de la scène) à qui il parlait via son ordinateur.

Si les questions que posent cette pièce sont intéressantes, elles sont présentées selon moi dans une histoire trop banale pour des interrogations aussi récurrentes. Beaucoup de détails sont restés pour moi trop négligés. Par exemple, l’univers de la pièce est simpliste ; c’est un monde où les seuls métiers possibles sont avocat, architecte, marchand d’art et où les gens ont tous des métiers qui leur permettent de voyager constamment aux quatre coins du globe.

Pour conclure, je dirais que cette pièce propose une mise en scène originale mais crée un monde fade qui manque d’intérêt.

Léna Piveteau

C’est en connaisseur des textes d’Alexandra Badéa que je me suis rendu au théâtre de la Colline. Je l’ai découverte à travers sa première œuvre, Contrôle d’identité:Mode d’emploi:Burnout, et sa plus récente Celle qui regarde le monde. Outre les sujets très actuels qu’apporte Alexandra Badéa, c’est l’écriture très libre, naïve, à la limite du quotidien, mais avec des intrigues extraordinaires et un sens poétique, à laquelle je me suis accroché. Cependant, la mise en scène, d’Anne Théron annule toute l’alchimie. Dans A la trace, on suit l’enquête frénétique d’une jeune femme qui tente de retrouver sa mère biologique. Elle n’a comme point de départ qu’une carte électorale avec le nom Anna Girardin. Si on salue une production exclusivement féminine, on déplore une direction sans vie des actrices qui ont l’air de subir les effets techniques de mise en scène, comme le microtage qui n’est pas travaillé. Le souci est qu’on est obnubilé par ces détails techniques et on ne reçoit pas l’esthétique des tableaux. L’emploi de la vidéo pour reproduire les discussions par skype est tellement répétitif qu’on se demande pourquoi ne pas avoir fait directement un film. D’autant plus que les vues ne sont pas à travers la caméra des appareils mais en vue fixe objective. L’effet est soutenu jusqu’à la fin avec le défilement d’un générique qui fait téléfilm. On touche le point sensible de cette mise en scène, pourtant réfléchie avec l’autrice, qui est la banalisation. Alors que le texte donne énormément de clefs pour nuancer les personnages et les situations, on a l’impression de suivre tour à tour les mêmes interventions avant le dénouement final connu d’avance. On tombe dans une forme bancale qui laisse le public perplexe.

Saïd Heniau

Le cordon tronqué

A la trace est une rencontre entre deux femmes : Alexandra Badea, écrivaine, et Anne Théron, metteure en scène. La pièce tisse un placenta parfois difficile à percer qui emprisonne un secret : celui de la maternité. La pièce démarre comme une chasse à la femme mais abandonne cette fausse-piste de thriller pour se concentrer à retracer en parallèle les trajectoires de quête d’identité, de retour aux origines d’Anna Girardin, une femme d’une cinquantaine d’années et de la jeune étudiante Clara.

Au fil de sa quête obsessionnelle et initiatique Clara se rapproche de cette femme que son défunt père aurait connue et qui n’est autre que sa mère. En cherchant à percer le secret de son père elle rencontre des femmes aux histoires tragiques dont les larmes ne peuvent désormais couler qu’à l’intérieur. Une des Anna Girardin présumées a perdu son enfant lors d’une fausse couche, une autre, lesbienne, ne voyait pas son corps comme capable de donner la vie. Les monologues de vie dissimulent au détour d’un mensonge une vérité indicible : être mère peut être une rencontre manquée avec son enfant. L’amour est là, inconditionnel, mais le lien n’a pu se faire.

Les grands absents de cette pièce sont bien les hommes, réduits à des fantômes perturbants, des hommes-objets par webcams, des confidents d’un soir, des amours déçues qui font dire à une des Anna Girardin : « quand on aime on se barre ». Faire des enfants telles des Amazones pour peupler l’humanité renie le principe même de donner la vie : faire un être qui nous ressemble, une âme à connaître et à guider.

La scénographie de la pièce, à mi-chemin entre le film et le théâtre, rend la solitude de ces Anna Girardin visible par la compartimentation du décor en chambres d’hôtel à l’intimité impersonnelle. La véritable Anna Girardin, citoyenne du monde et de nulle part, peut être vue comme le double de Blanche dans Un tramway nommé désir, vivant dans son univers d’illusions et distillant des mensonges et une once de vérité. Sa trajectoire la porte à retourner au bout du monde, chez elle, à Saint-Pierre et Miquelon pour retrouver sa mère. C’est là qu’elle voit sa fille, Clara, abandonnée sur un pont avant sa tentative de suicide. Mère et fille s’entrevoient à mi-chemin. Anna est revenue vers le ventre de la mère alors que Clara a pris son envol pour retrouver ses racines.

Le spectacle perd pourtant en intensité à cause d’une organisation trop répétitive et tout en longueur qui ne voit que la mère ratée/l’enfant perdu au lieu de l’intimité d’un portrait de femme. Devenir mère est un défi mais surtout une extension de soi-même comme le disait si joliment Françoise Sagan : « je sais ce que c’est d’être un arbre avec une nouvelle branche : c’est d’avoir un enfant ».

Victoria Robert

En ce mois de mai 2018, le Théâtre de la Colline et ses spectateurs partent « à la trace » d’Anna Girardin, grâce à la mise en scène d’Anne Théron du texte d’Alexandra Badea. Au décès de son père, une jeune femme nommée Clara, tombe sur un sac contenant la carte électorale d’une certaine Anna Girardin. Elle décide de partir à sa recherche. Elle rencontre quatre Anna Girardin avant de trouver la bonne. Médecin, avocate, chanteuse ou encore femme «normale», ces quatre allégories de vie de femmes sont comme quatre étapes dans le destin et l’identité de Clara. Comme dans toute quête initiatique, ce n’est pas tant la fin que le chemin parcouru qui compte. La recherche de Clara est entrecoupée par les déboires d’une femme, comblant sa solitude par de longues discussions en ligne avec quatre inconnus aux caractères différents, du pragmatique au poétique. Cette femme se livre à ces hommes par des mensonges, mélangés à des aveux. Peu intéressée par eux, ils lui sont surtout un prétexte pour reconstruire sa propre identité. Finalement, cette femme et Clara se rencontrent et se découvrent mère et fille. C’est elle la Anna Girardin. Le décor est particulièrement bien pensé. Dans une sorte d’échafaudage se dessinent plusieurs atmosphères. Bar, chambre d’hôtel, cabinet médical, … chaque partie s’allume et s’éteint au fur et à mesure de l’enquête. Cet échafaudage est couvert d’une matière transparente, lui permettant de se transformer en écran lors des discussions en ligne. De ce fait, les hommes ne sont présents sur scène qu’au moyen du virtuel. Anne Girardin semble ainsi flirter avec une fiction qu’elle se construit, alors que Clara rencontre la réalité, la réalité de femmes. Les actrices sont munies de micro sans fil. Ce dispositif non seulement assure une continuité dans la dimension cinématographique proposée par l’écran, mais surtout donne aux voix des acteurs un son feutré, plus intime et tragique, qui colle tout à fait avec l’esthétique et l’ambiance générale de la pièce. Finalement, par son atmosphère contemporaine et pesante, A la trace rapproche la recherche de réponses des personnages de celle d’une génération de femmes confrontées aux difficultés de la maternité, tant en que mère qu’en tant qu’enfant.

Alice Clabaut
Photographie : Jean-Louis Fernandez