À la mémoire d’un ange / Orchestre Pasdeloup – Wolfgang Doerner – Alexandra Conunova – Berg, Bruckner

Alan Berg, concerto pour violon « A la mémoire d’un ange » / Anton Bruckner, Symphonie n°7

Samedi 20 octobre, en milieu d’après midi, j’ai eu le plaisir d’écouter à la philharmonie Alexandra Conunova, accompagnée par l’orchestre Pasdeloup, interpréter un concerto pour violon intitulé « A la mémoire d’un ange », composé par Alan Berg en 1935. Dans un second temps, l’orchestre, dirigé par Wolfgang Doerner, a joué la Symphonie n°7, d’Anton Bruckner.

Assister à ce concerto a été pour moi une expérience particulièrement intense. Alexandra Conunova, une violoniste moldave virtuose et lauréate de nombreux prix, nous a proposé une interprétation absolument bouleversante. Sa puissance ainsi que sa souplesse ont parfaitement traduit la violence de la perte dont ce concerto est issu. Alan Berg l’a en effet composé suite au décès de la fille d’amis très proches. Le premier mouvement reprend la vie de l’enfant, le second, sa maladie ainsi que son décès. J’ai été particulièrement marquée par le second mouvement lors duquel les sons provenant du seul instrument de la soliste semblaient être le fait de plusieurs. Les cordes étaient frappées, pincées, frottées avec une violence inouïe. La partie de la soliste oscillait entre union et dissonance dans son rapport avec l’orchestre, donnant à entendre une sorte de révolte, sublimée par une dernière note très aiguë tenue avec brio par la jeune femme. J’ai été émue par cette interprétation brillante, généreuse dont la richesse émotionnelle a touché et conquis, il me semble, la majorité du public.

Le second moment de cet après-midi, avec ses huit contrebasses et ses cinq tubas était très imposant. Cette symphonie, composée en hommage à Wagner était aussi impressionnante à entendre qu’à voir. J’ai trouvé que le mouvement des corps de l’ensemble de l’orchestre accompagnait l’intensité de la mélodie. J’ai perçu cette symphonie comme une sorte de vaste dialogue très expressif dans lequel l’orchestre se répondait ou s’assemblait. Comme souvent lorsque j’écoute de la musique classique, je me perdais dans mes pensées mais instantanément, la véhémence de la mélodie me rattrapait et me ramenait dans cette salle à l’acoustique superbe. On ressort d’une telle expérience quelque peu abasourdi par le caractère grandiose de ce qui nous a été donné à entendre.

Clémence Trotignon

Le 20 octobre 2018 à la Philharmonie de Paris, l’orchestre Pasdeloup jouait le concerto pour violon « À la mémoire d’un ange » du compositeur Alban Berg ainsi que la septième symphonie d’Anton Bruckner. Dirigé par Wolfgang Doerner et avec Alexandra Conunova au violon, l’orchestre a dressé, un horizon musical qui m’était encore inconnu. J’arrivais, en effet, à la Philharmonie sans aucune autre connaissance de ces deux compositeurs que celle des grimaces que m’avaient faites proches et amis en entendant le nom de « Berg ». Je le savais seulement compositeur difficilement accessible. Je connaissais à peine Bruckner de nom.

Lors du concerto pour violon de Berg qui ouvrait la séance je fus en effet surpris d’y entendre une musique d’un genre que je n’avais encore jamais entendu. Il s’agit de préciser que la musique de Berg appartient à une méthode de composition particulière : le dodécaphonisme ; elle échappe donc au cadre de la tonalité. Après un petit temps à essayer d’entrer dans cet univers musical loin de mon confort de spectateur, j’arrive à écouter, à comprendre, à me laisser emporter. Et voilà que je suis étonné, frappé, par l’énergie désespérée et furieuse du morceau qui lâche la bride au violon fiévreux, inquiétant, par des vagues d’emballement successives. Être dans la musique de Berg c’est être en tension permanente, pris dans une sorte de cauchemar où tout l’orchestre s’affole en quelques secondes. Toutes ces montées folles sont brisées par la caisse claire. Au cours du premier mouvement le violon semble divaguer en nous livrant un discours insensé, bégayant, criant au milieu d’un orchestre doux ou bien léger et sautillant quand ronflent les cuivres. Il s’interrompt, trébuche, balbutie, puis accélère comme cherchant à rattraper son retard. Le deuxième mouvement s’intensifie encore et, au milieu d’un bourdonnement assourdissant de cuivres et de puissants coups de timbale et de gong, le violon est mourant. Seule encore la harpe vient rallumer l’espoir dans cet enfer. Ce concerto fut un ébranlement affolant, faisant tourner la tête : un voyage dans le cauchemar et la fièvre. Toute cette cacophonie se dénoue pourtant sur une dernière note tenue et longue du violon qui, après avoir crié jusque-là, semble passer du cri au chant du cygne, comme enfin libéré après cette chute interminable.

Après cette première surprise, la symphonie de Bruckner m’a emporté à la première note. N’ayant plus peur de l’inconnu, je me jette à bras ouverts dans cette symphonie qui nécessite bien moins d’effort à la compréhension, et là, surprise à nouveau. Douce, brillante, grandiose, parfaitement maîtrisée du début à la fin, cette symphonie est un des morceaux les plus émouvants que je connaisse. Tout y est d’une finesse incroyable, tout y est enrobé, poli et vernis comme le bois d’un violon, touchant, gracieux, d’une élégance émue et rare et à la fois d’une simplicité déconcertante. Tout y est plein d’une tendresse qui finit dans une clarté douce. L’adagio, plus particulièrement, semble danser une valse qui vous berce et vous emporte. Ainsi, la symphonie alterne larmes heureuses des violons et grandiose épique à la clameur des timbales et à la soudaine solennité de toutes les cordes. C’est noyé dans l’orchestre, arraché un instant à tout ce qu’on a, que se mêlent en nous les sentiments les plus généreux et sublimes qu’on puisse avoir.

C’est assurément une expérience exceptionnelle que j’ai pu vivre cet après-midi dans la grande salle de la Philharmonie de Paris. Ma vision de la musique s’est enrichie, s’est étendue, ce fut un vrai moment de vie au sens fort du terme, un moment où on l’on se sent exister.

Achille DI ZAZZO

Photographie : DR