14 juillet / Fabrice Adde et Olivier Lopez

14 juillet par Fabrice Adde et Olivier Lopez

Fabrice Adde, l’interprète, nous annonce un changement de programme, la pièce de théâtre qui devait être initialement présentée n’est pas assez intéressante et risque de déplaire. Le metteur en scène, Olivier Lopez, décide d’offrir au public un spectacle d’un tout autre genre : « La prise de parole dans le monde du travail ».

Le comédien met le public dans le doute, le spectacle « 14 juillet » est-il réellement annulé ? Non visiblement, tout cela en est une partie intégrante. Sur scène, un homme, un bureau, une chaise, un radiateur, un vidéo projecteur et surtout un pitch très prometteur. Presque « comme prévu » la pièce nous raconte très subtilement la vie de son interprète; il évolue, il passe de son petit village normand aux plateaux de cinéma. Seul, l’acteur livre une magnifique prestation, où il joue tour à tour Fabrice Adde et Jacky Sauvage, un personnage fictif : un acteur qui se perd dans son métier et dans le personnage qu’il doit incarner.

Mr. Adde annonce d’emblée qu’il ne cherche aucunement à véhiculer de message, il veut son jeu dénué de toute arrière-pensée. Et pourtant nous pouvons déceler, entre autres, une critique de l’univers du théâtre, des rivalités entre acteurs, des producteurs qui finissent comptables et investisseurs, mais aussi du mode de pensée de la société qui aurait tendance à lier abusivement certains faits (consommer des bananes chiquita nous ferait prendre part au narcotrafic !).

Aux côtés de Jacky et Fabrice, le monde entier est finement tourné en dérision. Mêlant habilement humour, absurdité, et intelligence, cette pièce ne laisse personne indifférent.

Sabrina-Lina Guerbas

C’est un moment étrange et déroutant, une sorte de conférence caustique et drôle, un objet presque précieux. On parle de 14 juillet, une pièce écrite par Fabrice Adde et Olivier Lopez, et mise en scène par ce dernier au Théâtre du Rond-Point.

Le décor est sommaire, il n’y a qu’un petit bureau posé sur un grand rectangle de couleur bleu, un radiateur au fond de la scène, et un rétroprojecteur posé sur le sol, comme s’il n’était plus d’aucune utilité. Arrive alors l’unique comédien de la pièce, Fabrice Adde, dont le costume trop grand et la gaucherie prêtent à rire. Il s’excuse et lit un mot qu’aurait rédigé Jean-Michel Ribes, directeur du théâtre, et très peu satisfait du spectacle que l’on s’apprête à voir. Présage d’une catastrophe ?

Absolument pas ! Durant une heure, Fabrice Abbe explique que le travail qui devait être présenté avait pour thème la ruralité, sujet qu’il connaît bien, étant fils de paysan. Mais on change d’idée, et le voilà obligé de construire une séance d’aide à la prise de parole en entreprise. Il devient alors Jacky, un personnage qu’il pense idéal pour intervenir devant des parterres d’employés de grandes sociétés. Il n’y aura pas de conférence réelle, mais des explications sur le pouvoir de la parole. Tout se mélange, et c’est très bien ainsi. Aux explications données par Jacky s’ajoutent des extraits littéraires ou théâtraux, des tirades, des monologues – et l’on ne sait plus si c’est Jacky ou Fabrice qui parle, mais ces parenthèses de récitations sont si belles !

Justesse d’une écriture qui laisse à son personnage la possibilité de tout jouer, de tout montrer. Tout est fait pour que l’on pense, en début de représentation, assister à un spectacle un peu paresseux. C’est le contraire qui se passe ! Précision de l’écriture, talent pur de ce comédien qui ne cesse de jouer à se dédoubler. C’est acide par moments, tendre, doux, fou. Laissez-vous emporter !

Margaux Daridon

Après avoir pénétré dans une salle intimiste du théâtre du Rond-Point, rideaux bleus, sièges en estrade dont la capacité d’accueil doit être d’une centaine de postérieurs, le spectateur attend l’entrée en scène de Fabrice Adde. Une douce musique aux effluves d’Amérique latine emplit l’espace. Soudain, baskets rouges, costume beige trop grand, raie sur le côté et lunettes transparentes, Jacky entre en scène. Ou bien est-ce Fabrice ? Ou les deux à la fois ? Difficile de savoir où s’arrête le réel, où commence la fiction (« la vraie vie » selon Proust) et l’acteur s’en donne à cœur joie. Peu tendre envers sa profession, il exploite jusqu’au bout la maladie du comédien, trouble de l’identité qui le pousse à incarner son personnage dans la rue, avec les gens, jusque dans l’intimité (ou le complexe d’Œdipe revisité dans les éclats de rire). Le monde du théâtre au complet se fait d’ailleurs refaire le portrait, du scénographe au metteur en scène, vrais snobs (« Je le jouerai plus en-dessous, tu vois ») et fausses victimes de la mode (comme celle de l’omniprésence de la captation vidéo sur scène), en passant par le directeur du théâtre et le chargé en communication. Les planches semblent un lieu bien censuré pour qui veut s’exprimer hors des clous.

Grande satire du marché de l’art et de la lecture qu’en font les intellectuels, ce stand-up littéraire a de quoi séduire. La gauche en prend pour son grade, faisant les frais de sa recherche de « message » à tout prix dans les œuvres. Ici, rien de plus simple : pas de message. Pas de propos. Rien à en tirer. Bon à jeter selon les lois implacables de la communication. Même le titre ne rime à rien, n’ayant pas la portée historique, politique ou philosophique normalement attendue par les spectateurs citoyens de bonne conscience. Et pourtant. Et pourtant dans le rire et parfois l’émotion, 14 Juillet interroge la pertinence de l’acte théâtral dans une société où l’individu doit confondre despotisme et confiance en soi pour réussir. Débattre et échanger se résume aux formules « je suis le meilleur, j’ai raison, je suis le meilleur » qui résonnent dangereusement telle une mécanique enrayée. Les mots de Valère Novarina se font alors l’écho de ce spectacle au goût doux-amer : « Voici que les hommes s’échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles, ne s’en forgeant plus qu’une monnaie : nous finirons un jour muets à force de communiquer […]. ».

Mathilde Charras

Photographie : Giovanni Cittadini Cesi