120 battements par minute / Arnaud Rebotini – Philharmonie de Paris

Arnaud Rebotini joue la bande originale du film de Robin Campillo 120 Battements par Minute, récompensée du César de la meilleure musique originale en 2018 après le Prix du Jury du Cannes Soundtrack, la compétition sonore parallèle au festival.

Arnaud Rebotini avait composé une B.O. symbiotique de l’action et du titre même du film : elle reprend l’esprit des années clubbing house du début des années 1990, décor de l’action du film, le rythme cardiaque de la house music, pulsée à 120 bpm, les beats per minute des DJ, allié à une certaine mélancolie, une noirceur, liées aux ravages causés par l’éclosion de l’épidémie du SIDA, avant la découverte de thérapies efficaces.

L’oreille aguerrie retrouvait ici le parcours musical de Rebotini et en particulier certains sons typiques de l’électro de Black Strobe, son duo avec un autre DJ et producteur, Ivan Smagghe, au début des années 2000, très mâtinée de sons directement sortis des maxi 45 tours new wave du début des années 80, puis son parcours solo, plus empreint du retour de la techno mélodique, rythmée par une base de synthétiseurs analogiques.

La force de cette performance live réside là : transcrire une musique électronique de studio pour la jouer en direct sur une scène plus souvent dédiée au classique. Rebotini a récrit, re-composé, ré-arrangé sa partition pour entrelacer des mélodies d’instruments classiques aux nappes de ses synthétiseurs. Il a pour cela créé le Don Van Club, regroupant six solistes d’instruments classiques d’orchestre (violoncelle, violon, flûte, harpe, clarinette, percussions) et un complice aux claviers et synthétiseurs. Il emprunte ainsi la voie ouverte dès le milieu des années 2000 par Jeff Mills, icône de la techno originelle de Detroit de la fin des années 80, quand il re-composait ses tubes techno pour allier ses machines à un orchestre symphonique. Et ici aussi le résultat livré sur la scène de la Cité de la Musique est convainquant, l’hybridation électronique-classique prend vie.

Dès l’introduction, le violoncelle d’Amandine Robilliard se fond dans les nappes des synthés de Rebotini et le piano électrique de Léo Cotten. Le public parisien reste certes un peu circonspect, peut-être déconcerté au début du concert par les coupures imposées entre les morceaux de la B.O., oubliant même d’applaudir la délicate ouverture, certainement engoncé dans la configuration de la salle de concert, en fauteuils assis alors que les rythmiques puissantes donneraient envie de se lever pour danser. La magie finit néanmoins par opérer entre plages calmes, harpe et violon, et vrais morceaux de house. Les vents et cordes d’une superbe version acoustique du Smalltown Boy de Bronski Beat, flûte traversière et violoncelle amenant la voix de Jimmy Sommerville, laissent place aux boucles électroniques mélodiques de Rebotini, et les applaudissements, d’abord polis, puis les sifflets approbateurs et les cris créent les liaisons entre les mélodies, jusqu’à réclamer un long rappel, deuxième session de vingt minutes où Rebotini affirme sa présence scénique et vocale.

La B.O. de cinquante minutes dont trente de compositions originales devient ici un live convaincant d’une heure et demie, qui mériterait néanmoins une scène de club ou de festival pour prendre plus d’ampleur.

Margaux Alexandre


Nous voilà prévenu·e·s dès les premiers instants du spectacle : nous sommes à la Cité de la musique de la Philharmonie de Paris, pas dans un club du début des années 90. La voix qui nous invite à éteindre nos portables nous demande donc de maintenir une « écoute silencieuse » de la musique : il n’est pas question de danser ou de témoigner verbalement de ce que nous fait, à tous et toutes, la musique d’Arnaud Rebotini, composée pour illustrer le film 120 battements par minute de Robin Campillo. On comprend que maintenir une « écoute silencieuse » va être une lutte durant tout le spectacle de la raison contre les émotions. Dès les premières pulsations de la musique, en effet, l’émotion me submerge, et emporte également la salle. Nous voilà plongé·e·s dans une autre époque, dont a été témoin une moitié de la salle, et que (re)découvre une autre moitié. La musique, conçue comme un hommage à ce début des années 90, est vibrante et inquiétante. L’histoire de la house est en effet intimement liée à l’histoire du sida, dont rend partiellement compte le film de Robin Campillo. Alors que renaissait la musique avec ce nouveau courant venu des États-Unis, se répandait massivement le VIH, et avec lui une mort inéluctable.  Tout au long du spectacle vont donc s’alterner différentes émotions, transmises par le battement caractéristique de cette époque (auquel le titre du film fait référence) : lors que les morceaux défilent, je revis les scènes du film, des scènes de danse à celles d’action, jusqu’aux plus angoissantes ou tristes. La musique a en effet été composée pour illustrer le film 120 battements par minute, et par là pour rendre compte de l’ambivalence de cette époque. Alternant notamment entre scènes d’action et scènes personnelles qui deviennent de plus en plus inquiétantes au fur et à mesure que la mort s’installe, on sent grâce à la musique toute l’urgence qu’il y avait à agir, à l’époque, pour que les pouvoirs (politiques ou pharmaceutiques) se saisissent de la tragédie qu’est l’anéantissement d’une génération de jeunes (homosexuels, notamment). Ces scènes militantes ou personnelles sont ponctuées de scènes de club, que la majestueuse scénographie de la Philharmonie met en valeur, notamment en évoquant par un dispositif de néons les couleurs et texture de l’image extraordinaire du film. C’était en effet aussi une époque de vie, où à Paris comme aux États-Unis, on « clubait » en réaction à la maladie. Ces scènes nourrissent une rage à agir, et le public de la Philharmonie n’y est pas insensible. Comme prévu, maintenir une écoute silencieuse est impossible, et le public ne tarde pas à bouger un pied, à applaudir, ou à faire vibrer des cordes vocales, ému par la musique interprétée par Arnaud Rebotini lui-même, accompagné de sept autres musicien·ne·s, qui, eux aussi, ne peuvent réprimer un source et une pulsation de leur corps. Ce film, que je suis allée voir cinq fois au cinéma, pour sa qualité visuelle et auditive, je l’ai « vu » à nouveau à la Philharmonie. Cette époque de militantisme politique, que j’ai découverte avec le film il y a deux ans au cinéma, je l’ai ressentie à nouveau à la Philharmonie. Cette lutte contre la mort inévitable, ce besoin d’action pour la survie, cette nécessité d’agir en guise de protestation, sont à mes yeux d’une vibrante actualité dans un contexte de luttes écologiques contemporaines.

Camille Lichère


Du 13 au 14 avril, la Philharmonie de Paris a troqué ses récitals, ses concerts symphoniques et autres musiques de chambre pour nous offrir un weed-end « rêve électro ». Pour clôturer en beauté ce week-end de festivité, le DJ français Arnaud Rebotini, fort de son César de la meilleure musique et accompagné du Don Van Club, a joué en live sa bande originale du film 120 Battements par minutes.

En entrant dans la salle des concerts de la cité de la musique, salle taillée pour accueillir de grands orchestres symphoniques, j’étais loin d’imaginer que j’allais assister à une rave. Du premier rang, je m’apprêtais à vivre une expérience toute nouvelle, parce qu’avec Rebotini ce n’est pas dans n’importe quelle rave que nous mettons les pieds ! Cette soirée était avant tout une rave d’un autre temps. Rebotini avait conçu la bande originale du film de Robin Campillo comme un hommage à la house et la techno des années 80, décennie qui a vu à la fois l’explosion de l’électro et la montée du virus du Sida en France. En deux notes de synthé doublées d’un jeu de néon, la magie opère et la Philharmonie se transforme en club des 80s embarquant jeunes et moins jeunes, les nostalgiques et les envieux de cette époque, dans un voyage sensoriel dans le temps. L’originalité, et par la même occasion la réussite, de la proposition de Rebotini ce soir là tient du fait qu’il nous invitait à une rave symphonique, une rave avant tout jouée et non mixée, une vraie performance artistique. Tout était joué en live, rien n’était au préalablement enregistré à l’exception de quelques paroles. Aux synthétiseurs du DJ se mêlaient admirablement harpe, flûte traversière, violoncelle, violon, clarinette, percussions et clavier. Pour cette proposition live, Rebotini a réorchestré ses morceaux afin d’allonger les parties symphoniques pour créer un équilibre subtile entre instruments analogiques, instruments à corde et instruments à vent. Pari réussi car chaque instrumentiste avait sa place au seins de cette rave, son moment à lui. C’était un spectacle à la fois auditif et visuel, la virtuosité, la passion et le plaisir des musiciens étant un régal pour les yeux. Enfin, la configuration de la salle nous invitait à une rave assise, originalité supplémentaire qui suggère une danse autant interne qu’externe. Au rythme du BPM de la house des 80s, le corps ne peut s’empêcher de bouger. Très rapidement, des têtes dodelinent, des pieds et des doigts battent le rythme, des épaules se balancent mais personne ne se lève! Non, cette rave ne fait pas à proprement danser, nos mouvements, discrets chez certains plus assumés chez d’autres mais définitivement présents dans tout le public, traduisent plus les mouvements de notre âme qui, au fil des musiques, se rejoue le film et revit les vives émotions qu’il a pu nous susciter. Les premiers mots du remix de Smalltown Boy des Bronski Beat, titre phare du film, résument assez bien la soirée que nous avons vécu : cette rave est directement allée « to your soul ».

Salomé Rémond


Le dimanche 14 avril, j’ai assisté à la Cité de la Musique au concert d’Arnaud Rebotini et de la compagnie du Don Van Club, un ensemble orchestral de huit musiciens. Au programme : la bande originale du film 120 Battements par minute, Grand Prix du Festival de Cannes 2017, suivant l’engagement de jeunes militants de l’association Act Up, qui tente d’agir contre le sida dans une France des années 1990 encore trop indifférente à cette maladie. Arnaud Rebotini, pilier de la scène électro et techno, pour recréer l’ambiance propre au début des années 1990, période dont traite le film de Campillo, s’inspire de la house et de ses synthétiseurs caractéristiques. Un concert d’électro dans une salle sans fosse et sans danseurs survoltés ? C’est le pari lancé par le DJ : pour l’occasion, il a choisi d’associer ses sons électroniques et ses boites à rythme à des musiciens en chair et en os : une harpiste, un violoniste, une violoncelliste, un clarinettiste et un flûtiste l’accompagnent, ainsi qu’un percussionniste et un clavier. Cet ensemble éclectique propose une version réarrangée de la bande originale du film. Les morceaux s’enchainent, mêlant nappes lancinantes de synthétiseurs, rythmes entêtants et couleurs plus chantantes à la flûte ou à la clarinette. Parfois, ce sont les instruments seuls qui commencent à jouer et installent de vrais instants de poésie et de lyrisme au sein de cette musique très rythmique. C’est le cas dans le morceau le plus connu de la bande originale, un remix de Smalltown Boy de Bronski Beat : le début est un véritable moment de grâce, aux accents presque baroques, puis la rythmique entre soudainement, et c’est une explosion de sons et de couleurs. Les musiciens jouent avec un plaisir évident : la harpe double les basses, le violon et le violoncelle proposent parfois des moments très rythmiques, la flûte se fait parfois mélodieuse et parfois si douce qu’il est difficile de la distinguer du synthétiseur et des sons électroniques. La clarinette n’est pas en reste et se fait remarquer dans de nombreux solos, mais aussi à la basse sur quelques morceaux. L’ambiance devient de plus en plus électrisante au fur et à mesure de la soirée : Arnaud Rebotini aux platines, très concentré, dirige l’ensemble avec rigueur, passe d’un plateau à l’autre, et susurre même quelques mots dans un micro pour certaines de ses compositions. Les accords et les thèmes se répètent parfois inlassablement, comme jusqu’à épuisement, mais sans jamais permettre à l’attention du spectateur de se relâcher. Le son gonfle puis disparaît, dans un flux et reflux perpétuel qui surprend toujours. Difficile de ne pas suivre le rythme du bout des doigts, difficile de rester assis et immobile face à cette musique qui nous transporte et nous fait vibrer au rythme de ses basses lancinantes : c’est une invitation à danser perpétuelle. Lorsque la musique s’arrête, on est presque pris de cours. Le concert fut haut en couleur, bien différent de ce qu’on a l’habitude d’entendre entre les murs de la Cité de la Musique. Seul reproche que l’on pourrait adresser à Arnaud Rebotini : ne pas avoir associé certaines séquences du concert à des extraits du très beau film pour lesquelles elles ont été composées…

Héloïse Billette


Photo : affiche du film